WINTZENHEIM 39-45

Marie-France Stritt, née à la Libération, orpheline à Noël


Wintzenheim
Marie-France Jost (photo Guy Frank, 28 janvier 2015)
 

Témoignage de Marie-France Jost, née Stritt

Marie-France raconte : " Je suis née le 5 février 1945, au 63 rue Clemenceau dans ce qu'on appelait la maison "Widal" où habitait la famille du coiffeur Brenner. La sage-femme, Madame Hanser habitait juste en face de nous, à l'angle ouest de la rue Oberlinden. Comme je suis la première à être venue au monde après la Libération, on m'a prénommée Marie-France.

Ma mère, Berthe Brenner (sœur du coiffeur Lucien Brenner) était née à Turckheim le 15 novembre 1919. Ouvrière d'usine chez Schiele-Industrie-Werke à Wintzenheim, elle avait épousé Paul Stritt de Hattstatt le 1er septembre 1943.

Mon père, Paul Stritt est né à Pfaffenheim le 28 juin 1919. Après avoir aidé ses parents dans l'exploitation agricole de 1933 à 1937, il avait travaillé comme "Schlepper" (celui qui tire ou pousse les wagonnets) à la mine de potasse Amélie II à Wittelsheim d'octobre 1937 au 10 février 1943, date à laquelle il fut embauché comme ouvrier agricole chez le viticulteur Émile Zind de Wintzenheim. Le 18 avril 1944, il fut incorporé dans l'armée allemande et envoyé sur le front de l'Est. Dans sa dernière lettre à sa famille datée du 12 janvier 1945, il disait se trouver avec son unité dans le secteur de Baranow (sur la Vistule, en Pologne) où eut lieu quelques jours plus tard une grande offensive russe. On apprendra par la suite qu'il avait été porté disparu le 15 janvier 1945. Il n'était donc déjà plus de ce monde quand je suis née, mais sa famille l'ignorait.



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Paul Stritt et son épouse Berthe, née Brenner (collection Marie-France Jost)

En l'absence de mon père dont elle espérait toujours un prochain retour, maman m'a élevée seule avec sa mère, Madeleine Brenner et mon parrain, Lucien Brenner, revenu d'un camp de prisonniers à Belgrade en août 1945. Elle aidait au salon de coiffure, toujours très fréquenté, surtout en fin de semaine. Lucien coupait les cheveux, Berthe savonnait les barbes que rasait Madeleine au coupe-chou, jusqu'à 100 par samedi."

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Madeleine et Berthe Brenner dans leur salon de coiffure en 1944 (collection Lucien Brenner) 

Le dimanche 2 décembre 1945, il faisait gris et froid sur Wintzenheim. Berthe Brenner décide malgré tout de faire une promenade avec sa voisine Augustine Sutter, 24 ans, et sa fille Marie-France, chaudement habillée dans son landau. Elle avait l'habitude, comme de nombreuses femmes du village, d'aller le dimanche vers l'arrêt du tramway, avec l'espoir de voir des soldats revenir enfin chez les leurs et de reconnaître son mari.

En revenant de la place des Fêtes vers 16h30, elle marchait avec son amie et le landau au niveau du restaurant "Au Soleil d'Or" 22 rue Clemenceau quand elle aperçut, venant du haut du village, un camion militaire américain qui roulait à une vitesse folle et en zigzagant. Elle essaya de protéger sa fille en montant le landau sur le trottoir pour se réfugier derrière la pompe à essence qui se trouvait au coin de la rue de la Brasserie, mais le camion fou fonça droit sur elle. Berthe l'a pris de face et est morte sur le coup. Sa fille Marie-France fut éjectée du landau et roula sur le trottoir. Heureusement pour elle, car la poussette fut complètement laminée sous les roues du véhicule. La petite de 10 mois, bien emmitouflée à cause du froid, a été gravement blessée à la tête, une fracture ouverte du crâne. La voisine, Augustine Sutter, qui s'était réfugiée dans la rue de la Brasserie, fut sauve et ramassa le bébé.

Si les gendarmes n'étaient pas arrivés aussitôt sur le lieu de l'accident, les témoins auraient lynché le conducteur du camion fou. Il s'agissait d'un soldat qui revenait d'une visite à Gunsbach. Il s'était attardé à boire avec ses camarades, et roulait à vive allure pour rattraper son retard, car il devait être au pont du Rhin à Breisach à 17 heures.

Berthe n'a été inhumée que plusieurs jours plus tard. La famille ne pensait pas que sa fille survivrait à l'accident et envisageait d'enterrer mère et fille ensemble. Mais Marie-France s'en est sortie. Orpheline de père et de mère, elle a été prise en charge par sa grand-mère Madeleine Brenner et Lucien, son oncle et parrain. C'est ainsi qu'elle passa sa jeunesse dans le salon de coiffure où tous les clients la connaissaient et la choyaient...

Source : témoignage recueilli par Guy Frank le 28 janvier 2015 


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Berthe Stritt avec sa fille Marie-France en novembre 1945, une quinzaine de jours avant le dramatique accident.
Berthe ne verra jamais cette photo qui ne sera développée qu’après sa mort.
(photo Alphonse Voegtli, installé à l'époque derrière la boulangerie, 25 rue Clemenceau)


WintzenheimLucien Brenner (photo Guy Frank, 28 janvier 2015)

Témoignage de Lucien Brenner, parrain de Marie-France

Lucien Brenner est né à Wintzenheim le 22 février 1922 et fut incorporé de force en 1942. Il raconte :

Après avoir dû porter l'uniforme allemand 40 mois durant, j'ai enfin été libéré à la mi-août 1945 par une mission française en Yougoslavie. Je suis revenu de Belgrade à Naples en avion, puis sur le croiseur Duguay-Trouin jusqu'à Marseille où j'ai été démobilisé le 18 août.

De retour chez moi à Wintzenheim, j'ouvre la porte de la cuisine, et j'aperçois un berceau. On m'annonce que je suis parrain d'une petite nièce, Marie-France. Je n'avais plus eu de nouvelles de la famille depuis octobre 1944 et j'ignorais que ma sœur Berthe avait mis au monde une petite fille le 5 février 1945.

Un dimanche de décembre

La vie à la maison a repris son cours, jusqu'à ce funeste jour de décembre 1945. Malgré le froid glacial, ma sœur décide d'aller prendre l'air avec sa fille et une voisine. Après la Libération, de nombreuses femmes du village avaient pris l'habitude de se promener jusqu'à la gare du tramway Colmar-Wintzenheim devant la place des fêtes (Kelwaplàtz), espérant toujours voir revenir vivant un frère, un fiancé, un mari.

En remontant la rue Clemenceau vers la maison, Berthe a dû quitter le trottoir, trop étroit pour le landau devant l'épicerie-mercerie Gilg. C'est à ce moment-là qu'elle aperçoit un camion GMC qui fonce vers elle à toute allure. Elle essaie de remonter sur le trottoir devant le restaurant Wehrle pour se mettre à l'abri derrière la pompe à essence, mais il est trop tard : le mastodonte est sur elle !

Berthe est tuée sur le coup, Marie-France, blessée à la tête est emmenée à l'hôpital Pasteur.

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Sous la flèche rouge, la pompe à essence derrière laquelle Berthe cherchait à s'abriter avec son landau semblable à celui de la photo
(photo de l'épicerie Joseph Gilg prise vers 1942, collection Marcel Meyer)

Le militaire français qui conduisait le GMC était en état d'ébriété. Il roulait beaucoup trop vite en pleine agglomération, sur des pavés rendus glissants par le froid, et a perdu le contrôle de son véhicule au niveau de la Mairie. Un procès eut lieu l'année suivante à Strasbourg.

Source : témoignage recueilli par Guy Frank le 28 janvier 2015

Rapport de la Gendarmerie Nationale

Articles de Presse


Nous recherchons des photos de l'accident, s'il en existe.

Contact : Guy FRANK ou Marie-Claude ISNER


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