Madame Langweil, une femme aux facettes multiples ! Comment l’aborder ? Vais-je présenter l’Alsacienne, vais-je privilégier la Parisienne ? Vais-je admirer l’experte en art extrême-oriental ou louer la grande patriote, sans oublier la mécène et la bienfaitrice ? Assurément une femme exceptionnelle qui, dans l’adversité, a su trouver le ressort pour se forger une destinée hors du commun. La petite Alsacienne de Wintzenheim découvrant l’art de la Chine et le révélant au Tout-Paris et au-delà à toute l’Europe.
Acte de naissance de Florine Ebstein (Archives Municipales de Wintzenheim)
Florine Ebstein naquit le 10 septembre 1861 à Wintzenheim, Haut-Rhin, fille d’Isaac Ebstein, aubergiste, et Babette Blum, une famille juive et pauvre. Elle passa une enfance sans histoire dans cette communauté villageoise où se mêlaient familles juives et catholiques, des braves gens, simples et honnêtes chez qui on ne mangeait pas toujours à sa faim, comme elle aimait à le rappeler. Madame Langweil racontait avoir vu, petite fille, en 1870, les Uhlans entrer dans Wintzenheim. Son père, ancien soldat de la campagne de Crimée, était un ardent patriote français, tel que l’Alsace en connut beaucoup, farouchement opposé à l’annexion allemande.
C’est en 1881, alors orpheline, que Florine monta à Paris. Je laisse la parole à sa fille Berthe Noufflard, elle nous le racontera bien mieux que je ne saurais le faire.
« Quand ma mère, à vingt ou vingt-et-un ans, c’est-à-dire en 1881 ou 1882, vint à Paris, elle était orpheline, et habita chez une cousine qui tenait une petite pâtisserie alsacienne, et juive, rue Montholon. J’ai connu la cousine, que nous appelions tante Nannette, son mari, ses enfants, ses gâteaux, délicieux dans mon souvenir, très lointain… C’est dans cette pâtisserie qu’elle a rencontré Charles Langweil, de vingt-cinq ans plus âgé qu’elle, Autrichien (de Bohême : aujourd’hui on dirait Tchèque) et d’un milieu plus – faut-il dire élevé ? – que le sien. Il avait un magasin d’antiquités, dont il s’occupait peu et mal. Il était fantaisiste, et préférait passer ses journées dans un bateau à pêcher à la ligne sur le lac du bois de Boulogne, ou sur des rivières beaucoup plus lointaines. Les affaires marchaient mal ; le ménage pas très bien. Huit ans après le mariage, mon père est parti un jour, abandonnant ma mère avec deux enfants à élever et des dettes. J’avais alors sept ans, et je me rappelle fort bien la maison vide un soir, et le désespoir de ma mère. Ma sœur avait six ans… »
A la villageoise alsacienne, sans culture, Charles Langweil avait offert une vie assez luxueuse et oisive, la tenant écartée de ses affaires. Et la voilà du jour au lendemain seule avec deux petites filles et un magasin criblé de dettes. Elle décida de faire face ; elle se lança dans une vie d’homme d’affaires – combien de femmes, à cette époque, s’y sont-elles risquées ? – dans ce milieu redoutable des antiquaires et des amateurs, alors qu’elle n’y était préparée par aucune formation.
Avec courage, elle reprit le magasin, situé 4 boulevard des Italiens.
Son flair indéniable, l’intelligence et un sens inné des affaires lui permirent de payer toutes les dettes en quelques années et d’établir solidement la réputation de la maison qui se mit à prospérer et à devenir l’un des premiers centre artistiques parisiens de l’époque.
L’exposition universelle à Paris, en 1867, mit le Japon à la mode, goût qui fut renforcé par le 1er congrès international des Orientalistes qui s’est tenu à Paris en 1873. Dans les années 1880-1890, des magasins se spécialisèrent dans ce domaine. Madame Langweil en fut. Son affaire prenant de l’ampleur, elle acheta une vaste maison aristocratique au 26 de la place Saint-Georges et y installa son magasin inauguré en janvier 1903. D’après le critique Arsène Alexandre, « jamais on y eut l’impression d’un magasin mais celle d’une demeure des Mille et une Nuits, dont l’hôtesse magicienne avait pris la figure d’une femme du monde affable et parfaite ».
Durant cette période, la vie ne fut pas facile pour Madame Langweil, et pour ses enfants non plus. Berthe et Lily ne voyaient plus guère leur mère qui les confiait à une gouvernante ou à des domestiques. Elle courait d’une vente à l’autre, parfois en province ou à Londres. Très vite, elle comprit l’importance du marché londonien et des collections américaines : elle a donc décidé d’apprendre l’anglais. Elle était souvent harassée, soucieuse et son humeur s’en ressentait. Heureusement ses amis, au nombre desquels Clemenceau, étaient là pour la soutenir. Elle leur en gardera une indéfectible reconnaissance.
Dans ses affaires, comme en toutes choses, le caractère de Madame Langweil s’est manifesté avec force. On a vu sa volonté, son sens des belles choses. Sa droiture, son honnêteté devenue légendaire, contribuèrent aussi à la réputation et au succès de sa maison. Deux anecdotes en témoignent.
« Un jour qu’elle changeait de train à Dijon, écrit Berthe, elle s’est un peu promenée dans la ville et a vu, chez une antiquaire, une Kwan-Yin [1] sur soie d’une jolie couleur. Elle a demandé le prix. « C’est 15 francs, et je ne veux pas qu’on marchande. » Maman paye, prend la Kwan-Yin, retourne à la gare. Dans le train, seule dans son compartiment, elle ouvre le paquet, regarde et s’aperçoit que c’était un kosseu [2], si fin qu’il semblait une peinture ! Rentrée chez elle, elle pense à l’antiquaire, aux 15 francs : « ça ne va pas !» Elle lui écrit et lui envoie 500 francs, en ajoutant que « à Paris, il y a des gens qui ne marchandent pas. »
Elle aimait aussi rappeler l’histoire des deux vieilles demoiselles de Versailles qui, gênées, désiraient se défaire d’une potiche chinoise. S’étant rendue chez elles, elle prit la potiche et l’examina. « Combien en voulez-vous ? » - « 300 francs. » - « Eh bien, moi je vous en donne 3 000 ! » Sa fille qui l’avait accompagnée, revoyait toujours le saisissement et le bonheur se peindre sur le visage des deux vieilles dames… « Oui, disait Madame Langweil, j’ai bien agi dans mes affaires et cela a été la force de ma maison… »
Elle est restée en relations avec sa famille ; ses frères de Wintzenheim et surtout ses neveux Ebstein de Delle (Territoire de Belfort), qui devaient lui rester si proches, de même sa cousine Lucie Dumoulin.
Quand ses filles étaient encore petites, elle les avait emmenées en Autriche dans sa belle-famille : personnes sympathiques, d’une bourgeoisie israélite traditionaliste, qui avaient ressenti douloureusement la conduite de leur parent à l’égard de sa jeune femme, et avaient toujours conservé des liens affectueux avec elle. Aussi leur demeurait-elle fidèlement attachée. Plus tard elle envoya une aide régulière à ses deux belles-sœurs en difficulté [3] et, au temps du nazisme, elle fut heureuse d’aider sa petite-nièce Marie Black à émigrer aux États-Unis avec son frère et sa mère.
Portrait de Madame Langweil et ses deux filles en 1905.
Peinture de Jacques Émile Blanche.
Don de Madame Langweil, 1949
(coll. Musée d'Unterlinden; Colmar)
Quelques mois avant la Première Guerre mondiale, une nouvelle vint semer la consternation dans le milieu des amateurs d’art : après vingt ans d’activité, en plein succès, en pleine force, Madame Langweil a décidé de se retirer des affaires. Le 11 novembre 1913, sous le titre Fin d’un rêve d’art, le Figaro publie en première page un article d’Arsène Alexandre :
« … Madame Langweil va fermer cette maison de la place Saint-Georges où pendant des années étaient venus affluer les plus rares trésors de l’art extrême-oriental, et d’où ces objets incomparables s’étaient répandus dans les collections des amateurs les plus raffinés… Telle est la nouvelle qui va désoler les familiers de ce centre artistique, exquis et original entre tous… Il faut avoir suivi dans son évolution cette femme vraiment supérieure, et de qui le rôle dans notre initiation aux arts de l’Orient aura été si considérable, pour se rendre compte de l’importance de cette retraite et du vide qu’elle va causer. »
En 1914, elle s’installa rue de Varenne où elle venait d’acheter l’ancien hôtel de Talleyrand, une demeure à la façade austère, entre cour et jardin. Les grands salons qu’elle occupe ont été décorés par le Maréchal Lannes. Elle s’y entoure de toutes les plus belles pièces de ses collections, celles qu’elle n’a jamais voulu vendre, tels les deux paravents de Coromandel.
« C’est à la veille même de la guerre que j’ai acheté cet hôtel ; je venais de fermer mon magasin d’antiquités de la place Saint-Georges et de me retirer des affaires. Mon intention était alors de préparer un long voyage en Chine que je projetais de faire en 1915, mais la guerre survint et… vous savez qu’elle m’occupa beaucoup ! » confiait-elle, vingt ans plus tard à J. R. Debrix [4].
Elle avait à peine dépassé la cinquantaine, et elle devait vivre encore presque autant d’années…
La guerre qui éclata en 1914 empêcha Madame Langweil de réaliser son projet de voyage en Chine. « En somme on peut dire que c’est uniquement par égoïsme que je suis restée en France après l’ouverture des hostilités ; j’avais été rendue positivement malade par l’atroce souvenir de la guerre de 70, et, au cours de la première semaine d’août 1914, la nervosité, l’angoisse l’ardent désir de voir bientôt l’Alsace redevenue française, me firent perdre… oh ! vous ne le croirez jamais… vingt-quatre kilos ! » confia-t-elle encore à J. R. Debrix.
Dès le début de l’invasion, la voilà qui s’occupait des réfugiés belges. Elle en accueillit vingt-huit dans son château de Courcelle et les prit entièrement à sa charge. Puis de 1915 à 1919, ce furent une trentaine de militaires convalescents qu’elle y installa, confiant « la direction de cette formation à deux sœurs de Saint-Vincent de Paul ».
Durant cette période, c’était l’Alsace qui accaparait toutes ses pensées et nourrissait tous ses espoirs. En 1915, alors que l’envahisseur occupait toute une partie de la France, elle était persuadée de la victoire finale et, pour cette raison, elle fonda l’œuvre de la Renaissance des foyers en Alsace qu’elle installa rue de Varenne. « Cette œuvre qui s’efforce de substituer aux banales aumônes, l’assistance par le travail, en donnant à faire, aux femmes évacuées d’Alsace, de la couture et du tricot et qui, lorsque le moment sera venu de réinstaller de façon durable les familles chez elles, s'appliquera à remplir les armoires vides. » [5]
En avril 1916, elle organisa, rue de Varenne, au profit de cette œuvre, une exposition de « Peintures et œuvres d’art anciennes de la Chine et du Japon, tirée des plus célèbres collections de Paris » dont la splendeur fit grand bruit dans la presse. Elle s’y était impliquée personnellement sans compter. Cinquante ans après, Berthe Noufflard s’en souvenait encore. « On voit combien profonds et constants ont été pour ma mère le souci de son petit pays et le besoin de l’aider, car dans les pires moments de la guerre, elle entassait chez elle vêtements, linge, provisions de toutes sortes, pour les porter en Alsace le jour de la victoire, à la stupéfaction des ses amis, parfois un peu ironiques… aux pires moments !… »
L’aide de Madame Langweil à ses compatriotes évacués prenait les formes les plus diverses. Par exemple en 1917, elle « a fait transporter un troupeau de chèvres laitières avec leur chevrier à Roy-Lassigny, où on les a distribuées à douze familles ayant des petits enfants ». De plus, elle ne cessait d’envoyer des colis au front, aux combattants alsaciens notamment ; nombreuses lettres de remerciements, s’émerveillant de la qualité des dons reçus. Parmi ces combattants, Paul et Edmond, ses neveux qui furent dans les premiers engagés volontaires.
C’est à la fin de 1918, poursuit Berthe Noufflard, que ma mère partit sur un camion militaire de transport de munitions, que lui avait procuré son vieil ami Clemenceau ; elle y avait fait entasser tout ce qu’elle avait pu y mettre de ses précieuses réserves. Puis elle revint chaque année avec des livres, des bonnets de police pour les petits garçons, du chocolat pour tout le monde. Les enfants l’appelaient die chocolà Màdàm. C’était déjà le germe du Prix de Français en Alsace, mais cette œuvre ne devait naître qu’en 1923.
La guerre réserva son lot de joies et de peines à Madame Langweil. Peu avant la fin du conflit, Berthe vint à Paris avec sa petite fille et la mère lui installa un appartement rue de Varenne. Quel bonheur ! Elle y loge également Lily, dont le système nerveux, déjà fragile, a été éprouvé par la guerre : elle a servi comme infirmière. La tension entre la mère et la fille allait grandissant, jusqu’à l’éloignement définitif dans les années 20. Ce fut un crève-cœur pour Madame Langweil, sa vie durant, mais qui n’entama pourtant jamais sa générosité. Ce fut également une situation bien douloureuse pour Berthe qui chercha toujours à apaiser, à trouver des solutions… Jusqu’à la fin de sa vie, elle resta tendrement attachée à sa sœur malade, lui écrivant chaque jour une longue lettre.
Une fois la paix revenue, rue de Varenne, la vie reprit son cours normal. Madame Langweil avec ses collections occupait le rez-de-chaussée de l’ancien hôtel de Talleyrand, tandis que les Noufflard et leurs deux filles habitaient à l’étage. Comme avant la guerre, elle recevait ses amis collectionneurs et alsaciens le vendredi. Le peintre, caricaturiste et patriote Hansi, Jean-Jacques Waltz, était de ceux-ci.
L’année 1921 resta dans ses souvenirs, une année faste : au cours d’une belle fête à Wintzenheim, entourée de sa famille et de ses amis, elle reçut la croix de la Légion d’Honneur pour son action pendant la guerre, une distinction exceptionnelle pour une femme à cette époque.
Dès 1913, au moment de sa retraite des affaires, elle avait déjà envoyé des caisses de pièces de collection aux musées alsaciens. Elle les savait pauvres en art français après cinquante années de domination allemande. En mars 1922, s’ouvrait à Paris une exposition très importante, « Cent ans de peinture française d’Ingres au Cubisme », organisée dans le but d’acquérir des tableaux français pour le musée des Beaux-Arts de Strasbourg. Elle participa au comité d’organisation et en tint le secrétariat rue de Varenne. Ce fut une manifestation d’un intérêt considérable qui regroupait des toiles importantes (Delacroix, Ingres, Manet, Corot, Berthe Morisot, Pissarro, Renoir…) prêtées par de grands collectionneurs.
Portrait de Madame Langweil en 1932.
Peinture d'André Noufflard.
Don de l'artiste, 1935
(coll. Musée d'Unterlinden, Colmar)
Madame Langweil suit la situation de l’Alsace retrouvée. Que de problèmes ! ces pauvres Alsaciens empêtrés dans d’insurmontables difficultés linguistiques. Pendant près d’un demi-siècle toute culture était allemande et la langue française proscrite. Elle eut alors une intuition géniale. Puisque le nœud des difficultés était la barrière linguistique, il fallait agir fortement pour promouvoir la langue française, facteur de l’intégration de la province retrouvée dans le giron de la mère patrie. Ainsi, avec son ami Jean-Jacques Waltz, elle a fondé l’œuvre du Prix de Français en Alsace, qui, à compter de ce moment, devint la grande affaire de sa vie. Là se donnèrent libre cours son patriotisme, son amour de l’Alsace et sa générosité. Elle fut soutenue aussitôt par un comité d’Alsaciens et de nombreux souscripteurs, par l’appui du président de la République, M. Millerand, et du ministre de l’Instruction publique,… par celui de l’abbé Wetterlé, grand patriote alsacien, député français, célèbre pour sa lutte contre le parti autonomiste.
Lorsqu’en 1966, en prévision de l’hommage de la ville de Wintzenheim à sa célèbre concitoyenne, Monsieur le doyen Henri Weiss, président national de la Renaissance française, demanda à sa fille de lui en parler, elle lui écrivit cette lettre.
« Dès 1923, on distribue autant de livres qu’il y a en Alsace d’écoles primaires (entre 1700 et 1800). Pour chacune, un beau livre, prix d’honneur pour l’élève parlant le mieux le français. Les quatre distributions solennelles, le 13 et 14 juillet, dans deux communes du Haut-Rhin et deux du Bas-Rhin, comportaient en outre un prix pour chaque élève des écoles, cadeau personnel de Madame Langweil, qui les distribuait elle-même…. Distribution dans les villages pavoisés, sous les banderoles, les drapeaux, les guirlandes ; la jeunesse en costumes ; compliments, saynètes, bouquets, Marseillaise, musique des pompiers, en présence du Préfet, de la Préfète, de généraux en grand uniforme, du Recteur de l’Académie de Strasbourg, et Hansi, naturellement, qui dédicaçait ses livres dans un coin en causant avec les enfants.
Encouragement aussi aux maîtres, qui se voyaient attribuer la médaille du Prix de Français, œuvre de Berthe Noufflard.
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Plaquette du Prix de Français en Alsace signée Berthe Noufflard 1924
L'exemplaire ci-dessus avait été attribué à M. Albert Schwartz, enseignant à Colmar et organiste à Saint-Martin
(collection Guy Frank)
Vin d’honneur et kugelhopf à la mairie, et puis banquet offert par Madame Langweil aux autorités, aux journalistes, aux amis : truites, foies gras, vacherins glacés… Souvent une réception chez les châtelains du voisinage ; et le soir, Madame Langweil offrait encore un grand dîner aux journalistes, dont beaucoup étaient venus de Paris tout exprès. »
La présidence, toute l’organisation étaient assurés par elle. C’était un travail considérable auquel elle se donnait sans compter. Elle veillait à tout personnellement, y compris au choix des livres, qui venaient s’entasser rue de Varenne en attendant l’été. Chaque année elle recevait des centaines de lettres touchantes de petits écoliers qui la remerciaient pour leur prix.
Extrait de lettre à Jean-Jacques Waltz (Hansi) en vue d’organiser la remise du Prix de Français en Alsace en 1939.
(Musée d’Unterlinden Colmar - Archives de la Société Schongauer)
L’année 1935 fut marquée par la promotion de Madame Langweil au grade d’officier de la Légion d’Honneur. La rosette lui fut remise par le général Andréa au cours d’une revue à Colmar. « Journée triomphale pour Mère, écrit son gendre ».
Le 14 Juillet 1935 le Général Andréa félicite Madame Langweil
(Photo Dernières Nouvelles de Colmar – 15 juillet 1935)
Habituellement les Noufflard et leurs filles retrouvaient Madame Langweil en Alsace pour les fêtes, deux journées brillantes, éprouvantes et enivrantes à la fois, épuisantes pour toute la famille sauf pour l’héroïne de la fête, la « bonne fée d’Alsace », qui était tout à son affaire. Le séjour se prolongeait généralement en famille aux Trois-Epis, dans la fraîcheur des Vosges, face à la grande plaine d’Alsace. Quelques belles promenades marquaient ces séjours, souvent avec Hansi qui connaissait tout, et aimait à faire découvrir villages pittoresques ou belles églises.
Madame Langweil voulut aussi être bienfaitrice pour sa commune natale. Elle y exerçait constamment sa générosité et alla jusqu’à financer la construction d’une crèche.
En 1939, alors qu’on sentait s’approcher la guerre, les fêtes des distributions eurent lieu dans la ferveur, mais l’atmosphère était lourde.
Malgré ses 78 ans, Madame Langweil a gardé, dans cette « grande tourmente », toute sa fougue et sa combativité. Sa confiance en la victoire ne faiblit pas, malgré la terrible souffrance dès l’annonce de l’armistice en 1940, et la vieille dame manque s’étouffer d’horreur en entendant la déclaration du maréchal Pétain à la radio. Dans ses moments de découragements elle se lamentait : « Jamais je ne reverrai l’Alsace ! »
Durant ces quatre années elle ne quitta pas les Noufflard : Albi, Peyrat-le-Château, puis Toulouse, où se renouèrent les échanges avec l’Alsace, du moins avec la part d’Alsace repliée dans la région d’Agen. Après une année passée à Toulouse avec sa fille et son gendre, elle acheta une propriété en Dordogne : le Cireygeol. Ils y passèrent les années 1941-1943. Mais à la fin de 1943, la France était encore déchirée. Depuis que les Allemands sont entrés dans la zone d’abord non occupée, la retraite en Dordogne n’était plus sûre, surtout pour la grande patriote alsacienne, et juive, qui se disait volontiers « sur la liste noire ». On décida donc soudainement le départ avec de fausses cartes d’identité. « Madame Langlois » et les siens se rendirent à Paris, puis en Normandie, près de Verneuil. Là ils passèrent les huit derniers mois de la guerre. « Madame Langlois » tint bon, quoiqu’elle supportât mal l’idée de vivre sous un faux nom, plus mal encore le voisinage des SS, qui pendant un certain temps habitèrent sous le même toit. L’un d’eux, un jour, osa s’introduire dans sa chambre : il en ressortit aussitôt, terrifié par les hurlements – « Raus ! Raus !.. » - lancé par la vieille dame, dressée sur son lit.
Ses collections étaient restées à Paris ; une partie avait été mise à l’abri dans une chambre forte de la Banque de France, notamment les deux fameux paravents. Mais l’humidité attaqua la laque. Dès qu’on s’en aperçut, ils furent cachés dans les réserves du musée Guimet.
Une grande partie de la collection était demeurée rue de Varenne. Un jour de 1941, les Allemands survinrent avec des caisses. Ils en remplirent trente-trois d’objets précieux et les envoyèrent en Allemagne… La Commission alliée de récupération restitua par la suite presque toutes les caisses revenues d’Allemagne non déballées. Chaque pièce portait une étiquette « LAN ». Madame Langweil eut donc le bonheur, après la Libération, de pouvoir reconstituer dans ses salons de la rue de Varenne, sa collection à peu près complète.
Enfin l’Alsace fut aussi libérée et notre grande dame put y revenir. En 1945, ce fut son premier retour. Berthe Noufflard le décrit :
« Les distributions de 1945 furent des fêtes extraordinaires, fêtes belles et chaleureuses – l’Alsace délivrée – l’accueil vibrant aux soldats – à Maman - aux livres français ! On n’avait pas d’autos : nous étions dans un tramway de Colmar, tout pavoisé, et les pompiers marchaient en avant avec leur fanfare… Les centaines d’Alsaciennes en costume marchant avec les soldats. Maman rajeunie de vingt ans, et tenant le coup au milieu des discours, musiques militaires, foules, chaleur, marseillaises !… »
Un miracle avait permis ces fêtes. L’Alsace était libérée mais la vie normale n’avait pas encore repris, et il n’y avait pas de livres français à acheter dans les librairies. Madame Langweil, qui avait craint si fort de ne jamais revoir l’Alsace, soupirait maintenant qu’elle ne pourrait pas y distribuer de prix ! Pol Le Cœur, un ami l’entendit. Sans rien dire, il proposa à un groupe de scouts routiers d’entreprendre une collecte de livres pour rendre possible la première distribution du Prix de Français dans l’Alsace libérée. Et voilà que des piles de livres, non plus neufs mais souvent fort beaux, étaient venues s’entasser comme autrefois dans l’antichambre de la rue de Varenne… De quoi remplir le gros camion procuré lui aussi par les scouts…
Et voici comment était vécue et rapportée la fête le mardi 17 juillet 1945 dans le quotidien local Le Nouveau Rhin Français.
Quand Madame Langweil distribue ses beaux livres : émouvante cérémonie à Wintzenheim.
Dimanche 15 juillet 1945. Avant la fête proprement dite, Mme Langweil avait déjeuné dans sa petite patrie, entourée des autorités locales et régionales. On remarquait avec M. Tannacher, maire de Wintzenheim, M. Tomasi, Secrétaire général, le capitaine Beck, chef d’Etat-major du Général Bapst, M. Storck, Inspecteur d’Académie, le Général Andréa et Madame, de Guebwiller, le Docteur Pfleger, ancien sénateur, M. Geis, le Docteur Pflimlin, M. Luckert, M.et Mme Noufflard, ainsi qu’un certain nombre de membres du Conseil municipal. M. Tomasi, M. Tannacher et M. Pflager saluèrent en Mme Langweil la grande patriote dont l’œuvre a tant fait pour l’Alsace française.
A 14 heures, commence la fête, à la fabrique [6], où 700 enfants, car ceux des communes voisines ont aussi été invités, sont réunis avec leurs familles. Le Général Bapst a tenu à honorer de sa présence cette fête à laquelle la fanfare du 8ème d’Artillerie apportera encore plus d’embellissement. Le corps enseignant de Wintzenheim est présent et n’a pas peu de peine à calmer tant soit peu l’ardeur bruyante de ce jeune peuple turbulent. M. Basler, directeur d’école, et son auxiliaire M. Imhof ainsi que Sœur Marie-Virgile, la directrice de l’école des filles ont fort à faire avec ces gamins qui crient leur joie aussi fort que leur patriotisme est élevé !…
Et ce sont alors autour de ce beau thème éternel qu’est la France, une série de chants et de poésies que les jeunes interprètes exécutent avec sérieux et grâce et humour à la fois. Après quoi M. Basler prend la parole et évoque le patriotisme de ses jeunes compatriotes qui, tant qu’ils purent, sabotèrent la jeunesse hitlérienne, et quand ils y furent obligés partirent la rage au cœur dans la Wehrmacht, un ruban tricolore dans leur portefeuille comme le jeune Jean-Louis Muller de Turckheim le proclame dans son ultime profession de foi adressée peu avant sa mort à sa mère. « A la fin, de ma carrière, s’écrie M. Basler, ma plus belle récompense est de pouvoir dire que mes collègues et moi avons conservé l’amour enflammé de la jeunesse pour la France ».
M. Storck remercie les organisateurs de cette belle réussite et s’adressant aux enfants en dialecte les engage à devenir de bons Français et de bons citoyens. Le Général Bapst, au nom de l’armée, tire la leçon de ce jour ; la langue française, partie cinq ans dans le maquis est revenue victorieuse prendre possession de son domaine inaliénable. Puis chacun tient à fêter l’animatrice de tout cela. M. Théophile Dreyfuss apporte des fleurs à Madame Langweil qu’il remercie au nom de la communauté israélite. L’enthousiasme des assistants est grand et on applaudit les jeunes lauréats… Cette cérémonie se termina par la Marseillaise comme il se doit, quand, en Alsace on fête les belles choses qui nous viennent de France.
Diplôme décerné en 1947 à Monique Hoffmann de l'école de filles de Wintzenheim (collection Jean-Claude Boehm)
Madame Langweil présida personnellement les distributions jusqu’en 1947. Elle avait alors 86 ans. Ensuite et jusqu’à sa mort, elle les a suivies de loin, s’y intéressant, recevant toujours avec joie les lettres des petits lauréats. Madame Langweil mourut chez elle à Paris, à la veille de Noël 1958, dans sa quatre-vingt-dix-huitième année. Elle se servait à peine de ses lunettes pour lire son journal. Elle avait gardé toute sa lucidité. Les collections de Madame Langweil, après sa mort, furent vendues selon sa volonté. L’exposition, à la galerie Charpentier, fut brillante comme elle l’avait souhaité.
Le Prix de Français en Alsace fut repris par l’Académie de Strasbourg, et chaque année, le Recteur va remettre solennellement le Prix Langweil, ainsi que la plaquette de Berthe Noufflard, à une école choisie pour son mérite dans chacun des trois départements : Haut-Rhin, Bas-Rhin et Moselle.
Berthe Noufflard fut invitée à Wintzenheim pour les festivités en l’honneur de Madame Langweil. Ce fut l’inauguration d’une plaque apposée sur sa maison natale. La jolie petite place qui était pavoisée aux couleurs de la France, reçut le nom de place Langweil. Monsieur Weiss, président de la Renaissance Française prononça le discours. Madame Noufflard, entourée de ses filles et de plusieurs amis ainsi que d’une grande foule alsacienne, dévoila la plaque. L’après-midi une grande distribution de prix rassembla tous les enfants des écoles de la cité sous la halle du marché.
Minute de recueillement devant la maison
natale de Madame Langweil.
De gauche. à droite : Mme Berthe Noufflard,
M. le doyen Henri Weiss, M. Robert Sibler, maire de Wintzenheim.
(plaquette
éditée en 1966
Les Petits Chanteurs de Thann étaient là avec leur directeur, M. Schreiber. Dix années auparavant, pour les 95 ans de la « Bonne Fée d’Alsace », celui-ci s’était rendu en grand secret, accompagné de trois petits chanteurs dans leurs costumes jusqu’à sa vieille maison normande. Le matin de son anniversaire, la vieille dame vit entrer dans sa chambre ce groupe joyeux, venu tout exprès pour lui chanter les belles chansons de son Alsace !
Ce jour de 1966, à Wintzenheim, les chanteurs d’alors se souvinrent. Les mentalités peuvent avoir changé, les chansons étaient les mêmes, et d’autres petits chanteurs portaient les mêmes costumes…
Cortège dans la rue Clemenceau : les Alsaciennes, les Petits Chanteurs de
Thann, la clique des Sapeurs-Pompiers, les officiels et la foule.
(plaquette éditée en 1966)
Sans doute les jeunes doivent–ils faire un effort pour comprendre le patriotisme passionné des Alsaciens d’après l’annexion ; sans doute est-il heureux qu’aujourd’hui on recherche avant tout la compréhension mutuelle et les échanges avec le voisin d’Outre-Rhin. Mais la vieille Alsace et toujours là.
La facette de Madame Langweil, antiquaire parisienne, experte en art extrême-oriental, amie des artistes et mécène, n’a été qu’effleurée dans le présent article. J’y reviendrai ultérieurement dans un second texte.
Sources :
- Archives municipales de Wintzenheim
- Plaquette éditée à l’occasion de l’hommage rendu à Madame Langweil et aux frères Auguste et Victor Widal en juillet 1966.
- Jean R. DEBRIX – La « Fée du sourire » et son palais des mille et une merveilles – La vie en Alsace – 1935
- Archives du Musée d’Unterlinden
- Société Schongauer – Histoire du Musée d’Unterlinden et de ses collections – 2003
- Guy FRANK – Wintzenheim 1939-1945 – Éditions Jérôme Do Bentzinger - Colmar 2005
Pour dresser un portrait aussi authentique que possible de Madame Langweil, je me
suis reporté à l’ouvrage André Noufflard, Berthe Noufflard, leur vie, leur
peinture, une évocation par leurs filles et leurs amis. Il a servi de fil
conducteur et de nombreux passages en sont extraits. Qui mieux que la famille et
les proches peuvent en parler. Merci à ces auteurs.
Remerciements :
- Mme Monique Pini-Ebstein pour sa documentation
- Mmes Pantxika De Paepe et Frédérique Goerig, Musée d’Unterlinden pour l’accueil
et la mise à disposition de documentation et de reproductions d’œuvres.
[1] La plus populaire des divinités bouddhiques de la Chine,
elle est l’incarnation de la grâce divine.
[2] Genre de tapisserie chinoise extrêmement fine, tissée par petits morceaux assemblés.
[3] Mathilde, veuve de Sigmund Piesen, et Emma Rosenstein, les deux sœurs de Charles. Quand Charles Langweil
mourut en 1920, il laissait une somme d’argent qui fut envoyée à Mme Langweil. Elle la partagea entre ses deux
belles-sœurs.
[4] J. R. Debrix – La « fée du sourire » et son palais des mille et une merveilles –
La vie en Alsace, 1935 – p 212-214
[5] Prospectus de l’œuvre – 1915.
[6] Il s’agit de l’usine située à l’entrée est de la ville, devenue ultérieurement l’usine Jaz.
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