WINTZENHEIM 39-45

2 février 1945 : les témoignages de Marcel Batto et Gérard Zehler


WintzenheimMarcel Batto né en 1933 (à gauche), avec ses frères Louis (au centre) et Robert (à droite)

Témoignage de Marcel Batto

Le 2 février 1945, mon père nous a fait rentrer à la maison, mes frères et moi, en sifflant l'air de ralliement habituel. Il nous a annoncé que Colmar avait été libérée et que les Alliés se trouvaient aux portes de Wintzenheim. Comme il ne voulait plus nous laisser quitter la maison, nous nous sommes mis à la fenêtre côté rue Clemenceau, alors que la plupart des habitants se trouvaient dans les caves. Il y avait partout de la neige sale, et quelques personnes se hâtaient de rentrer avec leur charrette remplie d'eau de la fontaine.

Quelques rares balles de fusil commençaient à siffler, ce qui nous a incité à fermer la fenêtre tout en restant en observation. Au bout d'un moment, des chars ont passé devant la maison. Le militaire du premier véhicule nous a fait un salut discret avec la main, on ne lui voyait que les yeux et le casque. Mon père n'en revenait pas. Il avait cru qu'il s'agissait de blindés allemands qui se retiraient, alors qu'en fait il s'agissait des premiers chars alliés. Après leur passage, on a réouvert la fenêtre pour voir monter l'infanterie, en file indienne, frôlant les murs de part et d'autre de la rue.

Un voisin leur a indiqué qu'un soldat de la Wehrmacht se cachait derrière un véhicule stationné dans la rue des Prés dont notre maison faisait l'angle. Le premier soldat de la file a sauté de l'autre côté de la rue, après quoi ils ont tiré au fusil en s'abritant derrière l'angle des deux maisons. L'Allemand n'a pas résisté. Il a décroché son ceinturon avec le révolver et les a jetés dans la rue en s'avançant les mains en l'air. Il s'agissait d'un sous-officier qui avait manqué le repli de son unité.

En passant sous notre fenêtre suivi par un soldat armé, il a crié : "Ich will den Führer noch mal sehen !" (je veux revoir le Führer). Son gardien a dû comprendre, car il lui a donné un coup de pied dans sa partie charnue. Ils l'ont ensuite placé devant le tableau d'affichage de la fontaine "Gelbenbrunnen" puis l'ont envoyé rejoindre d'autres prisonniers.

Wintzenheim n'a pas trop souffert des combats de la libération comme d'autres communes de la Poche de Colmar. Je pense que cela est dû au fait que les libérateurs de la première vague étaient français. Ces derniers n'ont pas détruit des villages entiers à la moindre résistance des Allemands. Les Américains ne sont arrivés en renfort que plus tard. Ils se sont installés sur les trottoirs alors que les mortiers allemands tiraient encore sur le village. Je les ai vus porter un blessé dans une maison proche et revenir s'asseoir sur le trottoir alors que les tirs continuaient. 

WintzenheimLa photo souvenir

Les troupes françaises qui venaient de libérer Wintzenheim avaient arrêté leurs blindés de part et d'autre de la rue Clemenceau. Le plus proche de nous stationnait sur le trottoir, devant la maison de notre voisin. La Wehrmacht continuait à tirer au mortier à partir de la colline jouxtant le village. J'étais installé avec mes frères sur l'escalier extérieur de notre logement (angle rue Clemenceau / rue des Prés), pour voir ce qui se passait.

Les soldats de ce char essayaient de faire des photos, mais chaque fois que le "photographe" s'éloignait du char pour la prise de vue, un obus sifflait pour venir s'écraser dans le quartier. Ce qui devait arriver arriva : un obus de mortier est tombé, sans sifflement cette fois puisque trop près, sur le trottoir à deux mètres du char. Je vois encore le cliché : le soldat debout sur le blindé, le visage en sang, a marqué un temps d'arrêt avant de se laisser tomber. Celui à côté s'est agrippé des deux mains au véhicule avant de lâcher prise. Après la brutalité de l'explosion, tout paraissait irréel, comme figé un court instant.

Mon père a participé aux premiers secours, en aidant à transporter les corps dans la porte cochère de la maison voisine. Cette explosion avait fait cinq morts : 3 militaires et 2 enfants, Robert et Zezelle Antony, qui étaient de l'autre côté de la rue, bien plus éloignés de l'impact que nous, et trois blessés : 2 militaires et un copain, Paul Berna, qui se trouvait à une quinzaine de mètres. 

Nous-mêmes étions à environ six mètres, et n'avons pas été touchés, probablement protégés par le char en stationnement. Ce jour là, nous avions vraiment un bon ange gardien. 

Source : De Marcelala en Cela ou Les périlleuses cabrioles d'une jeunesse débridée sous le régime du "Ersatz", 1994.



WintzenheimGérard Zehler (photo Guy Frank, 9 juin 2004)

Témoignage de Gérard Zehler

Fin 1944, et jusqu'au jour de la Libération, nous logions dans la cave du cordonnier Guthmann, 12 rue du Hohlandsbourg. C'était notre voisin, nous-mêmes, nous habitions au numéro 8 de la même rue. Nous étions une vingtaine de personnes à séjourner occasionnellement dans cette cave profonde et humide.

Le 2 février, la Libération fut d'abord annoncée par des rumeurs, puis par l'affolement des soldats allemands qui s'abritaient eux aussi dans cette cave. Les femmes allèrent aux nouvelles à la rue Principale. Les hommes étaient tous absents ou au front.

Au début de l'après-midi, les soldats allemands chassaient tout le monde de la rue et conseillaient à la population de rester dans les abris. Les Libérateurs venant de Colmar ont encerclé le village, et des chars entraient par la rue de Turckheim, contournant par le cimetière israélite le barrage anti-char (Panzersperre) construit avec des pierres tombales. Des coups de feu furent tirés vers la maison Hirtz, actuellement menuiserie Straub.

Pendant ce temps, les femmes couraient vers les abris avec les enfants. Ma mère, qui portait mon plus jeune frère François né en 1942, pensait que je la suivais dans la cave. En fait, je jouais insouciant avec Rolande Schoelkopf, une voisine de mon âge, au coin de la rue près de la pompe à essence de l'épicerie Stoll. Nous étions totalement inconscients du danger. Soudain, des soldats venant de la maison Hirtz viennent dans la cour de l'épicerie avec deux enfants dans les bras. Ils s'agissait de Robert Antony né le 21.09.1932, et de sa sœur Angèle née le 8.12.1935, touchés par des éclats d'obus. Les deux sont décédés quelques jours plus tard à l'hôpital de Colmar.

Entre temps, ma mère s'était aperçue de mon absence, et venait me chercher, affolée. Mais des militaires m'avaient déjà renvoyé vers notre abri...

Source : Gérard Zehler, 6 juin 2004


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