Des "Suntigskender", oui ça existe ! Il y a des personnes nées sous une bonne étoile, qui ont "de la veine", qui sont, comme on dit chez nous, "des enfants du dimanche". Alfred Heuberger est un de ceux-là. Ceux qui en 1944 l'ont côtoyé, que ce soit à Obersengern, au Remspach, à Linthal ou dans la vallée de Munster, en sont convaincus.
Le 28 juillet 1944, un "Liberator", un de ces gros bombardiers qui traversaient régulièrement le ciel alsacien pour aller poser des tapis de bombes sur cette Allemagne qui ne veut pas s'arrêter de résister, un "Liberator" est en difficulté. Des ennuis de moteur l'obligent à se poser en catastrophe sur le ban d'Ensisheim. L'équipage est sauf. Pourtant, à la fin de la guerre, il n'y aura qu'un seul survivant dont on a pu retrouver la trace.
Ce survivant, c'est notre "Suntigskend" Alfred Heuberger, un jeune autrichien enrôlé de force à 17 ans et demi dans la Wehrmacht. On le dirige vers l'école des cadres, mais très vite on le classe comme "politisch unsicher" (politiquement suspect) et il se retrouve sur le front russe vers Orel, puis en Italie au Mont Cassino. Avec d'autres Autrichiens, il déserte. Il s'engage avec son copain pilote Karl Jaeger, autrichien comme lui, dans la R.A.F. (Royal Air Force). Il a déjà participé à plusieurs missions de bombardement sur l'Allemagne, lorsque son avion doit se poser ce vendredi matin 28 juillet dans un champ près d'Ensisheim.
Il sait ce que pour un déserteur comme lui une capture signifierait. Aussi, dès qu'il apprend qu'ils ne sont pas en Suisse comme ils l'espéraient, il file, non pas vers la forêt toute proche comme ses camarades, mais vers la montagne. En cours de route, il se débarrasse de sa tenue de vol et le soir il se retrouve aux Trois-Epis. Ce n'est pas l'endroit paisible qu'il croyait trouver. Considérant le nombre de soldats qui y grouillent, il juge plus prudent de redescendre et de chercher un coin où se terrer, dans un village du vignoble. Jusqu'au dimanche matin où nous allons trouver sa trace à Wintzenheim, cela lui réussit, alors que le jour même de l'atterrissage, ses camarades, arrêtés par la Landwache d'Ensisheim, se retrouvent à la prison bien connue de cette petite ville. Le samedi matin, à l'aube, on les a vu monter dans des camions stationnant devant la mairie pour disparaître à tout jamais.
Charles
Bourghart (collection Charlotte Misbach)
André Bourghart, le fils de Charles Bourghart qui habite encore aujourd'hui dans la maison paternelle à l'entrée ouest de Wintzenheim côté Pflixbourg (la dernière habitation du village en cet été 1944) se souvient très bien de ce dimanche matin où leurs destins se sont croisés.
Ce jour-là, Charles Bourghart n'est pas sur les routes de la vallée de Munster ou de Sainte-Marie-aux-Mines avec son camion de livraison de l'épicier-grossiste de Colmar chez lequel il travaille. Des coups de feu le font sortir de la maison. Que se passe-t-il ? A côté de chez lui, les deux garde-champêtres de Wintzenheim qu'il connaît bien, viennent de tirer sur un gars. Ils venaient de l'arrêter au bord de la Fecht où il était en train de se laver et le ramenaient à la gendarmerie. Dans sa musette qu'ils tiennent encore, ils avaient trouvé une forte somme de marks. Leur prisonnier, profitant d'un moment d'inattention, s'est sauvé dans les vignes qui descendent de la colline jusqu'au bord de la route qu'ils longent.
Monsieur Bourghart n'a pas les yeux dans sa poche : dans les vignes derrière sa maison, il aperçoit le fugitif tapi sous le feuillage. "Regardez, regardez là-haut, c'est lui, il entre dans la forêt !" s'exclame-t-il à l'adresse des garde-champêtres qui s'éloignent dans la direction indiquée. Il s'approche alors de l'aviateur et lui murmure : "Surtout ne bouge pas, je reviendrai te chercher ce soir". C'est ce qu'il fait. La nuit tombée, il le fait entrer par la petite porte à l'arrière de son jardin et le cache dans sa grange-remise.
Très vite, Monsieur Bourghart se rend compte que ses allées et venues entre la maison et la grange deviennent trop visibles. Il faut dire qu'il n'y a qu'une parcelle de vigne qui sépare sa demeure d'une auberge où logent les ouvriers allemands travaillant dans une usine de la commune. Il prépare donc une planque à l'étage de sa maison. C'est là, dissimulé derrière les volets, qu'Alfred Heuberger épie les gendarmes et la Gestapo. Ceux-ci reviennent quotidiennement sur les lieux, persuadé que l'évadé s'y cache encore et qu'il ne pourra pas leur échapper.
Un matin, après dix jours passés à Wintzenheim, Alfred quitte la maison Bourghart avec la consigne de rester du côté de Munster et de ne pas dévier à gauche en direction de Guebwiller. Il pourra, en cas de difficultés, rebrousser chemin et reprendre contact avec les Bourghart sur les hauteurs du Hohlandsbourg où ils exploitent une taille de bois et où ils montent travailler chaque jour. Charles Bourghart est ainsi monté, comme promis, chaque jour à sa coupe de bois, mais Alfred ne s'y est plus jamais manifesté. Il avait trouvé refuge à la ferme du Ried, près de Sondernach. Charles Bourghart n'avait pas envoyé son protégé au hasard. Ses activités de livreur chez l'épicier-grossiste Kaspar & Sommer pendant la guerre l'amènent à faire des tournées deux fois par semaine dans la vallée de Munster. Il a ainsi une bonne connaissance des lieux et des gens, et sait tout ce qui s'y passe.
Aviateur français caché sous les pommes de terre dans une cave, quelque part en Alsace, après avoir été descendu par la Flak allemande.
C'est ainsi qu'on peut s'imaginer Alfred, caché dans la grange des Bourghart (collection privée F.G.)
Charles
Bourghart avec son épouse Anne, née Kempf, dans le jardin de leur maison
(collection Charlotte Misbach)
La maison des Bourghart était également bien connue des maquisards du Hohlandsbourg. Ils y descendaient régulièrement pour chercher le ravitaillement déposé pour eux par leurs familles, et notamment la viande que fournissait le père de l'un d'eux, Monsieur Vogel, qui travaillait aux abattoirs de Colmar.
Charles Bourghart avait aussi des relations étroites avec le curé Paul Vuillemin de Zimmerbach, bien connu pour l'aide constante et efficace qu'il apportait aux évadés et déserteurs. C'est d'ailleurs en voulant se rendre chez lui à Zimmerbach qu'il a été grièvement blessé près de l'hôtel du Pflixbourg, au moment des bombardements américains précédant la Libération. Transporté à l'hôpital Pasteur de Colmar, il n'a échappé à l'interrogatoire musclé de la Gestapo que grâce à la détermination d'une religieuse : celle-ci a en effet refusé qu'ils puissent questionner plus longtemps un mourant, ce que n'a pas empêché la sœur d'apporter, après leur départ, un "remontant" au blessé pour le remettre de ses émotions...
Source : Henriette Magnet, Les tribulations d'un jeune déserteur autrichien dans les Vosges alsaciennes en 1944, S'Lindeblätt n° 12 - 1995.
Charles Bourghart, né à Turckheim le 2 février 1904, est décédé à Wintzenheim le 9 décembre 1951, à l'âge de 48 ans.
Ce témoignage concernant le passage d'Alfred Heuberger à Wintzenheim est tiré d’un article d'Henriette Magnet, paru dans un cahier du patrimoine du Haut-Florival : Les tribulations d'un jeune déserteur autrichien dans les Vosges alsaciennes en 1944 (S'Lindeblätt n° 12 ; Résistance et Libération dans le Haut-Florival). Il était normal que René Magnet, passionné d’aviation, a voulu en savoir davantage sur l’avion dont il était question dans l’enquête de sa femme. La Résistance alsacienne a signalé l’avion crashé et sa position aux alliés. Les photos de l’avion prises par M. Buecher de Mulhouse, jeune photographe résistant sur place lors de la destruction de l’appareil par l’aviation américaine, et que son fils a confiées aux époux Magnet, ont permis de voir qu’il s’agissait d’un Liberator.
Les recherches dans les archives américaines, avec l’aide du général d’aviation américain Jacques Paul Klein (un américain parlant l’alsacien, qui n’a pas oublié son Sélestat natal), ont permis d’en savoir plus sur l’avion, sa mission et ses occupants faits prisonniers dont tous n’ont pas résisté à la captivité…
C'est ainsi qu'Henriette Magnet, consternée, a découvert
qu’Alfred Heuberger n'a jamais fait partie de l'équipage de ce Liberator. Il
a trompé tous ceux qui, comme Charles Bourghart à Wintzenheim, l'ont aidé et recueilli au péril de leur vie. Il a
trompé les journalistes qui ont par la suite relaté son aventure, notamment
dans deux articles publiés le 26 mars 1946 et le 15 juin 1957 dans le Nouveau
Rhin Français.
L'historien de l'aviation 39-45, Patrick Baumann,
s’est lui aussi intéressé à cet avion. Les archives qu'il a rassemblées
sur le seul B24 posé à Ensisheim en juillet 1944 ne fait apparaître aucun
membre d'équipage se nommant Alfred Heuberger. Cet incident s'est déroulé
le 12 juillet 1944 à 15h21, et non le 28, et le Liberator appartenait à l'US
Air Force et non à la Royal Air Force. Il s'agissait du bombardier B24
LIBERATOR n° 42-52627 du 453e Bomber Group posé intact (sur ennui mécanique)
dans un champ près d'Ensisheim. Récupéré par les Allemands, cet avion sera détruit
sur place quelques jours plus tard par l'aviation américaine. Voici la liste
complète des membres d'équipage de cet avion :
- Pilot : Banias Bill B.
- Co-pilot : Foltz Fred B.
- Navigator : Matheis Richard A.
- Bombardier : Staedler John A.
- R.C.M. : Gordon Julius W.
- Top Turret : Schaeffer Charles J.
- Nose Gunner : Thompson Robert D.
- Right Waist : Hileman Bill G.
- Left Waist : Lincoln Leonard E.
- Tail Gunner : Hitz Albert G.
Seuls les deux pilotes ont réussi à s'évader, les huit autres membres d'équipage
ont été faits prisonniers à Ensisheim le jour même vers 16 heures.
Alfred Heuberger ne faisait pas partie de l'équipage de cet avion, c'est certain. Pourtant, il donne certaines précisions qui correspondent bien à ce Liberator américain posé à Ensisheim le 12 juillet 1944. Quel est alors le lien exact entre cet avion et le soldat Heuberger ? Serait-il possible qu'Alfred Heuberger se soit approprié l'histoire de ce Liberator pour sauver sa peau après avoir déserté de la Wehrmacht à Ensisheim ? Aurait-il réussi à subtiliser les vêtements et les papiers d'un membre de l'équipage américain pour usurper son identité ? L'intéressé est malheureusement décédé, et nul ne connaîtra peut-être jamais la vérité...
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