Mon frère, Paul Schaffar, avait été incorporé de force en 1943, mais suite à une opération à l'estomac, il a pu obtenir un sursis d'un an. Il n'est donc parti qu'en avril-mai 1944. Mais pas pour bien longtemps. A la fin de sa première permission, il a décidé de ne pas retourner en Allemagne, et sans prévenir sa famille, il a sauté du train à Herrlisheim pour rejoindre le maquis du Hohlandsbourg, puis la cache de l'abbé Vuillemin à Zimmerbach. Nous ignorions totalement ce qu'il était devenu. Les gendarmes venaient chaque jour à la maison, nous interroger, cherchant un indice sur l'endroit où il pouvait bien se trouver, et nous étions bien inquiets. Ce n'est que quelques semaines plus tard que mon oncle, Camille Groshenny, est venu nous prévenir que Paul était caché dans une grange à Turckheim. Nous savions enfin qu'il était encore en vie. Parfois, à la tombée de la nuit, ma sœur Hélène partait à pied à Turckheim pour apporter une ou deux miches de pain et quelques autres victuailles à l'oncle Camille, qui les lui transmettait.
![]() Marie-Louise Frank (photo Guy Frank, 11 juillet 2004) |
![]() Paul Schaffar vers 1999 (collection Germaine Schaffar) |
Pendant ce temps, les gendarmes continuaient leurs visites régulières à la maison. Et ce d'autant plus que mon père, Auguste Schaffar (1896-1957), ouvrier chez Schwindenhammer, avait dû partir au travail obligatoire à Singen, tout comme ses voisins du Marikplatz, Achille et Henri Thomas. A leur premier retour à Wintzenheim, au bout d'une semaine à peine, ils décident tous les trois de déserter, et de ne pas retourner en Allemagne. Les frères Thomas sont partis se cacher dans leur "pays welche" à Tannach, et mon père chez une tante à Bennwihr, où il a participé aux vendanges. Lors de la destruction de ce village, il est revenu à la maison, 13 place de la République, où il vivait clandestinement avec la crainte perpétuelle d'être découvert. Nous recevions plusieurs fois par semaine la visite des gendarmes allemands, qui recherchaient maintenant deux évadés : mon frère et mon père. Grâce à Dieu, nos voisins, les Schneider, nous prévenaient quand ils voyaient arriver les képis. Mon père s'enfuyait alors par les greniers, pendant que nous effacions les traces de sa présence : son assiette sur la table quand nous étions justement en train de manger, ses chaussures ou ses vêtements, tout devait disparaître en quelques secondes. Nous avions aussi l'habitude de toujours fermer la porte à clé. Aux gendarmes intrigués, nous expliquions que c'était par mesure de sécurité, pour éviter que ma petite nièce, Gaby Schira, ne tombe dans les escaliers. Certains jours, les gendarmes passaient la maison au peigne fin. Ils inspectaient les chambres, la cave, le grenier, remuaient le foin stocké pour les lapins avec le canon de leurs armes. Moi-même je n'avais que 11 ans, et ma mère Mélanie tremblait à l'idée que je puisse par inadvertance livrer un indice aux gendarmes qui se faisaient un malin plaisir de me questionner. Mais on m'avait bien fait la leçon, et j'avais appris à parler le moins possible.
Enfin, avec l'approche des alliés et l'intensification des combats de la Poche de Colmar, les visites de la gendarmerie se sont espacées. Nous avons nous-même dû partir à la mi-janvier loger dans un blockhaus caché dans la forêt derrière le Stauffen. Et c'est là-haut, dans la neige, que nous avons attendu la libération tant espérée…
Source : témoignage recueilli par Guy Frank le 25 juin 2004
Copyright SHW 2021 - Webmaster Guy Frank