WINTZENHEIM 39-45

Le passeur Louis Voegtli, membre du Réseau Alsace-Kléber


Louis Charles VOEGTLI, né le 30 décembre 1896 à Wintzenheim,

est mort en déportation le 29 juillet 1944 à Widdig (Allemagne)

Avant la guerre, Louis Voegtli avait été militant autonomiste. Mais dès le début des hostilités, il prit conscience de son erreur et devint rapidement un ardent patriote. Quand, dans les jours tragiques de la débâcle française de juin 1940, des soldats innombrables passèrent à Wintzenheim, il travaillait jour et nuit à son fournil, pour fournir du pain en abondance aux combattants affamés et fatigués. Mais ceci n'était que le début d'un engagement actif au sein du Réseau Kléber-Alsace. Risquant sa vie, il utilisa sa voiture personnelle pour faire passer les Vosges à des dizaines de prisonniers français qui avaient pu s'évader des camps, de même qu'à de nombreux jeunes Alsaciens qui ne voulaient pas vivre sous la domination allemande et fuyaient vers la France de l'intérieur. Sa qualité de maire à l'époque lui a permis de délivrer des cartes d'identité à de nombreuses personnes, leur permettant ainsi de passer la frontière plus facilement...


 Le réseau "Famille Martin"

Dans l'aide à l'évasion des prisonniers de guerre et des réfractaires alsaciens, Colmar et ses faubourgs apportèrent une contribution très importante. Cette région était devenue une grande voie d'acheminement des évadés venant du secteur de Fribourg-en-Brisgau. Les responsables étaient, comme partout ailleurs, des membres de la Résistance alsacienne et en particulier ceux appartenant au réseau "Famille Martin".

Les organisations colmariennes, dirigées par Joseph Rey et Edmond Borocco, avaient essentiellement pour mission l'hébergement, le ravitaillement, l'habillement, puis l'acheminement sur les passeurs de la vallée de Kaysersberg, de la vallée de Munster et de la frontière suisse. Elles étaient en liaison étroite avec les organisations similaires, dirigées à Mulhouse par Maître Lucien Braun, Achille Bey, Auguste Riegel et celle de Louis Bellini à Bollwiller.

Les noms de tous ces patriotes, aujourd'hui tombés dans l'oubli, sont nombreux : Eugène Hussmann, industriel - le Docteur Ernest Breckmann - Henri Breugad, tailleur, spécialement chargé de l'habillement - Guy Engelberger, l'épicier - le boucher Sélig et son employé Alfred Vonderscher, dont la camionnette servait à conduire les évadés jusqu'aux passeurs - Auguste Rosenthal - Emile Schoelhammer - Léon Schaedélé - Albert Bolcher - Pierre Fischer - Henri Kolb, propriétaire du restaurant "Au Chemin de Fer" et son employée Dora Palucci - Alice Florentz, Marie Stinus, Marie-Thérèse Walgenwitz, Régine Vonfeld, toutes de jeunes vendeuses - Charles Grollemund - Edgar Glasser - Jeanne Wust - Robert Borocco - Andrée Borocco, chargée d'imprimer des fausses cartes d'identité - Mme Camille Koehler - Robert Faath - Mme Preiss de l'Hôtel du Parc, tous de Colmar, sans oublier le marchand de bière Léon Acker qui convoyait les évadés dans son camion - Albert Krauth de Horbourg - le boulanger Louis Voegtli, Charles Ingold et le cafetier Charles Eckly de Wintzenheim - Henri Eichholtzer et Marguerite Dietrich de Turckheim - l'abbé Vuillemin, curé de Zimmerbach, et bien d'autres encore.

La plupart de ces Alsaciens tombèrent entre les mains de la Gestapo en avril et en septembre 1942, par l'introduction d'un faux prisonnier d'abord, par la faiblesse de l'un des patriotes arrêtés qui donna une grande partie des noms sous la torture, ensuite. Eugène Hussmann fut déporté avec sa femme, sa mère et sa fille. Mme Preiss se pendit dans sa cellule pour ne plus subir les tortures des hommes de la Gestapo, d'autres moururent en captivité. [...]

Wintzenheim

Louis Voegtli en 1940, avant ses trois arrestations, les 14 juillet 1941, 9 octobre 1941, 14-15 décembre 1942
(collection Laurette Parisot)

Wintzenheim

Louis Voegtli le 30 septembre 1942, à son retour de la prison de Wolfach (Bade), après 11 mois de détention
(collection Guy Frank)

Le 15 décembre 1942 au matin le glas sonna une nouvelle fois pour la Résistance alsacienne. A la suite d'une dénonciation venue de France, 21 membres du groupe formant antenne du réseau "Kléber-Alsace" à Colmar, Mulhouse et Strasbourg tombèrent entre les griffes de la Gestapo. Dans la seule région de Colmar, les arrestations se succédèrent les 15 et 16 décembre : Lucien Riedinger, Pierre Fischer, Oscar Fega, Georges Munsch, Léon Saettel, Clément Helfer, Charles Lamouche, Paul Gasser, Marcel Grebert, Wetterwald, les frères Robert et Edmond Borocco ainsi que Louis Voegtli, ancien maire de Wintzenheim, rentré seulement depuis le mois de septembre de la prison de Wolfach où il venait d'effectuer un "stage" d'un an. Pendant l'instruction, qui ne dura pas moins d'une année, Oscar Fega mourut à la suite des interrogatoires spéciaux de la Gestapo.

Le 2 novembre 1943, les autres inculpés comparurent devant le Volksgerichtshof qui siégeait à Strasbourg sous la présidence du terrible juge Freisler, surnommé le "juge sanguinaire". Les patriotes colmariens y retrouvèrent l'abbé Charles Venner. Celui-ci, arrêté depuis le 9 octobre 1941 et déjà condamné à une peine de 18 mois de travaux forcés venait d'être amené de la prison d'Ulm où il purgeait sa peine. Ses rapports antérieurs avec les autres accusés avaient été établis par les policiers nazis. Il avait été aumônier de l'hôpital militaire de Colmar jusqu'à l'arrivée des Allemands.

Le juge Freisler prononça neuf condamnations à mort - celles de Robert Borocco, Louis Voegtli, Pierre Fischer, Léon Saettel, l'abbé Venner, Paul Gasser, Charles Lamouche, Clément Helfer, Marcel Grebert - ainsi que neuf condamnations aux travaux forcés. Edmond Borocco condamné à une peine de 9 mois de prison seulement, fut libéré ayant effectué son temps de détention en prévention. Quelques semaines après sa libération, prévenu à temps d'une nouvelle arrestation, il réussit à prendre la fuite. Il se cacha à Wittenheim, puis avec l'aide de Betty Acker, Paul Winter et Auguste Riegel, il parvint à passer en Suisse par la filière de Hagenthal. [...]

Les neufs condamnés à mort ne furent pas exécutés. Après huit mois passés dans diverses prisons allemandes (notamment Stuttgart), ils furent versés, en juillet 1944, dans un "Himmelfahrtskommando" (commando suicide) spécialement chargé du désamorçage des bombes alliées non explosées à Rheinbach, Aix-la-Chapelle, Cologne et Cassel. Malheureusement, le 29 juillet 1944 à Cologne, alors qu'ils dégageaient la terre autour d'une grosse bombe, celle-ci explosa tuant Paul Gasser (technicien aux Mines des Potasses d'Alsace), Clément Helfer (professeur à Logelbach) et Louis Voegtli, l'ancien maire de Wintzenheim. Marcel Grebert, grièvement blessé, décéda par la suite. Quant à Charles Lamouche, la maladie l'emporta en prison à Hameln.

Source : L'Alsace dans les griffes nazies, Tome 1, Charles Béné


Lettre de Louis Voegtli

écrite le 30 avril 1944 de la prison de Stuttgart

Wintzenheim

"Le lendemain de la visite de Alice et Thérèse, on a décapité de nouveau 15 personnes, parmi elles quelques Alsaciens, pour avoir fait du marché noir avec des tickets d'alimentation. Armand et ses camarades sont sûrement pas chez onkel Louis, peut-être à Bruchsal, car les derniers exécutés ont été amenés de là bas...".

Source : lettre de Louis Voegtli écrite sur tissu (collection Micheline Revaud)


29 juillet 1944 - Sprengkommando à Bonn

Sept patriotes français condamnés à mort en sursis d'exécution, creusent une profonde fosse où se trouve une bombe d'avion non éclatée. La sueur ruisselle sur leur visage osseux où les yeux brillent d'une flamme intense d'espoir, la libération approche, les attaques aériennes se multiplient. La nuit, malgré le danger des raids, le vrombissement des moteurs des escadres aériennes fait battre la chamade au cœur de ces pauvres déportés. Et voilà que, fatalité affreuse, on les force, eux, à enlever les projectiles non percutés. La blouse de forçat colle à leur corps décharné. Par équipe de trois ils sortent la terre de ce trou hallucinant où gît dans le fond cet engin terrible. Le travail est délicat, déjà de nombreuses équipes ont laissé leur vie à ce genre de travail, d'où le nom de "Himmelfahrtskommando".

A présent la bombe est dégagée, les regards se croisent... ce trou va-t-il devenir une tombe ? La mort qui les avait frôlés maintes fois, allait-elle s'emparer d'eux cette fois ? Le moment crucial approche - une équipe est debout au bord du cratère - elle est au repos, ce sont l'abbé Venner, Grebert, Saettel, Fischer et Robert Borocco ; deux gendarmes allemands regardent également. L'artificier descend, se met sur la bombe. Gasser, Helfer et Louis Voegtli sont sur les paliers du trou, à divers étages.

L'abbé Venner, accompagné de quelques camarades, s'éloigne un peu, ils ont découvert un arbre où des fruits encore verts les attirent fortement. A ce moment, une épouvantable explosion déchire l'air. La bombe de 10 tonnes a éclaté ! Happée par un immense déchaînement fulgurant de flammes, l'équipe Venner ne se souviendra par la suite que d'un immense coup d'assommoir reçu en même temps qu'une chaleur brûlante les étouffait dans un embrasement écarlate. Projetés à des distances diverses, les uns après les autres retrouvent leur connaissance. C'est pour apprendre la terrible nouvelle de la mort de leurs frères de souffrance. Ils étaient unis par des liens que seuls connaissent ceux qui partagent de grandes épreuves.

Et voilà que Voegtli, Helfer et Gasser sont morts déchiquetés. Grebert est grièvement blessé à la face, les autres, miraculeusement sauvés par l'abbé Venner qui les avait entraînés à 50 mètres de là, sont très fortement contusionnés. Le drame est achevé !

Le martyrologe du Réseau Kléber-Alsace s'est allongé encore.

Wintzenheim

Wintzenheim

C'est par cette annonce du 7 août 1944 que les habitants de Wintzenheim
apprennent le décès du boulanger Louis Voegtli, âgé de 47 ans

Le terrible bilan de ses pertes se solde par 10 agents morts pour la France sur 17 arrêtés le 15 décembre 1942 et traduits le 3 novembre 1943 devant le Volksgerichtshof de Berlin. Déjà à l'instruction Oscar Féga de Colmar meurt en héros, animé des plus hauts sentiments religieux et patriotiques, les agents Schwalm, Lienhard, Pierson, cheminot héroïque, sont fusillés à Belfort. Charles Lamouche de Colmar meurt à son tour à bout de force à Hameln. Wetterwald tombe sous les balles en voulant s'évader vers les lignes russes. L'abbé Venner, au sourire angélique, celui qui savait si bien redonner du courage, meurt épuisé en Alsace libérée. Ils sont morts ces Alsaciens pour l'honneur de la France et afin que l'on sache devant le jugement de l'histoire ce que fut la loyale et fidèle Alsace sous le déchirement de la séparation avec la Mère Patrie.

Le 12 avril 1951 à Wintzenheim, Voegtli à son tour revient modestement, son devoir accompli jusqu'au sacrifice suprême, reprendre sa place au pied des vieux châteaux des Vosges, à l'ombre des sapins, parmi ses aïeux. Il fut un passeur courageux, un agent de renseignements précieux et téméraire, un vivant symbole de l'Alsacien frondeur, de la vieille race des généraux de l'Empire.

Sa veuve héroïque fut également déportée par les Allemands *; qu'elle veuille trouver ici, en consolation, ces mots de son mari, qui illustrent sa Légion d'Honneur, sa Croix de guerre, sa Médaille de la Résistance, phrase qu'il me disait après sa condamnation à mort : "Dis à ma femme que tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour que vive la France !".

Source : Edmond Borocco, S-R. Kléber-Alsace, le 12 avril 1951, jour de l'inhumation de la dépouille mortelle de Louis Voegtli à Wintzenheim, DNA du jeudi 12 avril 1951

* Arrêtée le 15 août 1943, Céline Voegtli (née Michelin le 19 août 1897 à Sens-sur-Seille) fut déportée au camp de Schirmeck et libérée le 2 décembre 1944.


 La dernière Fête des Mères

Wintzenheim

Deux mois avant sa mort, Louis Voegtli adresse à sa maman  une dernière "lettre" écrite en allemand sur un morceau de tissu, passé ensuite clandestinement à sa famille, cousu dans une doublure de veste mêlée au linge sale :

Zum Muttertag 1944

Entbiete ich meiner sehr geliebten Mutter meine herzlichsten Glückwünsche. Nun liebe Mutter, mustet ihr, nachdem ihr mich auf der höchsten Stelle, die je eine Gemeinde zu vergeben hatte, gesehen hattet, mich auf der schlimmsten Strafe, die je 1.Gericht geben kann, "Der Totesstrafe" sehen. Aber ich versichere euch, liebe Mutter, vor Gott und der Geschichte, ist mein Gewissen rein und ertrage ich mein Loos, sei es wie es kommt, mit Gottes Hilfe mutig und aufrecht und sollte es meine liebe Heimat verlangen um das Land und meine Familien glücklich zu machen, so soll auch der Tot mich nicht erschrecken. Ich bin vorbereitet und gefasst. Dennoch hoffe ich euch für das Jahr 1945 meine Glückwünsche persöhnlich überbringen zu können. Einstweilen hoffe ich euch bei best. Gesundheit. Vergesset mich nicht in euerem Gebet, wie ich auch für euch bete. Herzliche Grüsse und Küsse, euer euch lieb Sohn Louis Voegtli. Ende.

Source : lettre de Louis Voegtli écrite sur tissu (collection Micheline Revaud)


Le procès du réseau Kléber

Le 2 novembre 1943, en gare de Strasbourg, débarque un groupe de hauts dignitaires des organisations nazies. C'est le "club du meurtre" du Volksgerichtshof de Berlin, en grand uniforme. Ce haut tribunal politique vient juger 16 patriotes alsaciens, membres du réseau militaire français S.R. Kléber-Alsace, antenne Uranus. Le président du tribunal est le sinistre Dr Freisler, surnommé à juste titre par les Allemands, der "Blutrichter", le juge sanguinaire. C'est un fou dangereux qui hurle en gesticulant durant les audiences. (C'est lui qui jugera les généraux allemands auteurs de l'attentat manqué contre Hitler). A ses côtés, marchent ses sbires, pâles fantoches en uniforme de parade. On pourrait se demander le pourquoi de ce déplacement spectaculaire, alors qu'en Alsace occupée siègent déjà trop souvent les Reichskriegsgerichte et Sondergerichte. Il faut se rappeler qu'après les événements de Stalingrad, la puissance du Reich était fortement ébranlée. Ses armées sont aux abois sur tous les fronts. En Alsace particulièrement les bonzes nazis se révèlent nerveux et hargneux. Les condamnations de patriotes alsaciens sont étalées dans la presse en grand titre. Le mercredi des cendres, 10 mars 1943, ne l'oublions pas, le Reichskriegsgericht n'avait-il pas déjà prononcé à Strasbourg, 13 condamnations à mort assorties de lourdes peines de prison pour les inculpés de l'affaire dite du "Elsassbericht" (rapport d'Alsace).

Le Gauleiter Wagner n'avait-il pas proclamé dans un de ses discours historiques "es werden Kôpfe rollen" (des têtes vont tomber). De même l'épouvantable Moraller, rédacteur en chef du journal nazi de Strasbourg écrivait que "les chefs intellectuels et les inspirateurs de la trahison qui ne tendent à rien moins qu'à saper l'ordre existant en Alsace et à le renverser au moment voulu devaient être exterminés". Mais en dépit de ces menaces, la résistance alsacienne ne baissait pas la tête ; il fallait frapper à nouveau et fort. D'où le grand jeu du plus haut tribunal politique d'Allemagne venant siéger au cœur de l'Alsace à Strasbourg. 

La constitution du réseau

Dès la fin de 1940, les services de renseignements alliés cherchaient à obtenir le maximum de rapports, tant économiques que militaires. Le réseau "Kléber" avait été créé en 1941 à Paris sur l'initiative d'un Belfortain d'origine alsacienne, Pierre Beauclair, "Colonel Kléber". Une liaison constante fut établie avec Londres. Il fut demandé au colonel Kléber d'établir une antenne du réseau en Alsace. La tête d'antenne fut installée à Lons-le-Saunier, sous la direction du capitaine Kleinmann. Ce réseau fut progressivement structuré en Alsace. Les premiers contactés furent les Alsaciens qui organisaient individuellement ou en groupes les passages clandestins des prisonniers évadés et des réfractaires à travers les sommets des Vosges, le Doubs et la Franche-Comté.

Wintzenheim

La boulangerie Voegtli 25 rue Clemenceau à Wintzenheim vers 1916 (collection Micheline Revaud-Voegtli)

En février 1941, le jeune Oscar Fega de Colmar contacta M. Pierre Fischer épicier à Logelbach qui donna son accord immédiat pour collecter des renseignements et recruter des agents. Il s'adressa à M. Léon Saettel, ingénieur à Strasbourg, qui se déclara prêt à servir la Résistance. Pierre Fischer contacta alors MM. Louis Voegtli, maire de Wintzenheim, Robert Borocco, industriel, et Edmond Borocco, imprimeur, Charles Lamouche, serrurier, Clément Helfer, instituteur, tous de Colmar. Leurs épouses : Mme Fischer-Nimsgern, Mme Voegtli, Mme R. Borocco-Humbert, Mme Edmond Borocco-Jess et Mme Acker-Koehler firent partie également du réseau, qui s'élargit ensuite vers la vallée de Munster. MM. Straumann père et fils, M. Heyberger, M. Henri Munsch, Mlle Munsch, M. Lucien Riedinger, épicier à Wintzenheim et M. Henri Eichholtzer, coiffeur à Turckheim. 

Marlise Hartmann raconte : mon père, André Danner, aidait souvent Louis Voegtli dans ses activités clandestines. Quand Louis Voegtli n'était pas disponible, c'est lui qui conduisait vers les Vosges la voiture transportant des évadés. Mon père fut emprisonné lui aussi, durant une quinzaine de jours, mais fut finalement libéré. Louis Voegtli lui a dit : ne parle pas, je prends tout sur moi... (source : Marlise Hartmann, Plauderstund ewer Wenzena, le 22 avril 2004).

A Mulhouse, c'est l'abbé Venner qui, secondé par Marcel Grebert du corps de sapeurs-pompiers de Mulhouse, organise le secteur. M. Paul Gasser, employé aux mines de potasse fournit régulièrement les états de production. Le reste de l'équipe est composé de M. Wetterwald, Mlle Kirstetter, courageuse fille de l'écluse de Munchhouse. Une jeune mulhousienne Yvonne Bader, dactylo à la Gestapo, prendra le risque terrible de fournir de précieux renseignements sur les personnes devant être arrêtées. L'abbé Venner vient deux fois par semaine à Colmar chercher les messages qu'il transmet à l'héroïque mécanicien de locomotive Bierson qui les transmettait à son tour à Belfort. Celui-ci décèdera à l'instruction ainsi que son collègue Schwalm. L'acte d'accusation officiel mentionnera à ce sujet que ces documents arrivaient à Londres.

La prison de Wolfach en Forêt-Noire (photo Micheline Voegtli, été 1942)

Le 14 juillet 1941, Voegtli, Féga, Gasser, passent la frontière pour rencontrer le chef du réseau. Ils sont arrêtés à Champagnole (Jura), à la ligne de démarcation d'Arbois. On ne retient heureusement contre eux que ce délit et ils sont refoulés en Alsace. Mais le 9 octobre 1941, neuf agents sont arrêtés et incarcérés dans les prisons de Colmar, Strasbourg et Wolfach (Forêt Noire). Le 28 septembre 1942, après onze mois de prévention, cinq d'entre eux, dont Louis Voegtli, sont relâchés faute de preuve. Les autres sont condamnés à des peines de prison, allant de un à trois ans, les Allemands n'ayant pu les convaincre que de "Landesverräterische Beziehungen" (relations avec des traîtres). L'automne se passe, le réseau est remanié, les missions continuent, Edmond Borocco assure par ses passages personnels la liaison sur Gérardmer en même temps que la filière d'évasions avec ses amis d'Orbey et des Basses-Huttes et Hautes-Huttes, Marcel Maire, Paul Deparis, Paul Batôt (décédé en Russie), Joseph Miclo. Puis brusquement c'est le drame.

Et ce fut novembre 1942

Les Allemands envahissent la zone libre, découvrent des documents secrets à Lyon, arrêtent un agent qui va parler. Dans la nuit du 14 au 15 décembre 1942, la quasi-totalité des agents de Kléber-Alsace sont arrêtés. Une équipe spéciale du contre-espionnage et de la Gestapo arrive à l'improviste à Colmar et organise un coup de filet à la même heure qu'à Mulhouse et à Strasbourg. Treize arrestations sous la menace des armes ont lieu à 7 heures du matin. Venner, Grebert, Fega, Gasser sont extraits eux de leur prison et ramenés à Offenbourg et à Kehl. M. Pierre Borocco est arrêté par erreur comme suspect et relâché après un mois d'instruction. Les interrogatoires commencent sans tarder dans les caves de la Gestapo à Colmar, les brutalités accompagnent les séances qui durent parfois 48 heures, les inculpés restant sans manger ni dormir. Les inspecteurs de la Gestapo, Darmstetter, Stassik, Schmeltz se relaient et, étant donné l'importance de l'affaire, se déclarent autorisés d'appliquer les "Verschärfte Verhöre" (interrogatoires poussés). De temps en temps, l'Obersturmführer Gehrum vient se rendre compte des "résultats obtenus". Tous les Alsaciens se souviennent de ce personnage. C'était une sorte de géant au faciès de brute. Maître Heitz le qualifie : "Il paraissait déguisé dans ses vêtements civils, c'est le maillot rouge du bourreau qu'on imaginait d'instinct sur ce torse de boxeur". Heureusement pour nous, cet escogriffe avait une cervelle d'alouette et était aussi idiot que grand.

Tout le monde est déporté en Allemagne en camions sous la garde de SS armés, et c'est pendant onze mois de secret en cellule que l'instruction se poursuit. Les confrontations alternent avec les interrogatoires à Wolfach (Bade) pour les uns, et à Offenbourg pour les autres. Jamais la visite d'un avocat ne fut autorisée. Oscar Fega succombe le premier aux mauvais traitements ; Fischer, opéré d'une appendicite purulente se traîne misérablement, la plupart d'entre eux souffrent de troubles cardiaques.

Le procès...

Le Dr Roland Freisler 1893-1945

Le 2 novembre 1943, l'ensemble des membres du réseau est transféré à Strasbourg et comparait menottes aux mains. L'audience a lieu au tribunal cantonal, les accusés ont le temps de défiler devant les familles éplorées et tenues à distance. Le juge, le président Freisler, est assis sur une petite tribune derrière une grande table en robe rouge ainsi que son assesseur, le Landgerichtsdirektor Stier ; les autres acolytes en uniforme de parade, un petit sabre posé devant eux, sont : un Generalarbeitsführer Stoll, puis à leurs côtés, bardés d'insignes et de décorations le SA-Brigadeführer Hohm et le SA-Gruppenführer Damian. Un peu plus loin, à son pupitre, siège le procureur Dr Franzki. Devant eux, le greffier Thiele est accompagné du secrétaire archiviste du Volksgerichtshof, au nom bien mal venu de Sonnenschein.

Le président, après avoir ouvert la séance, déclare aussitôt le huis clos. Les débats se déroulèrent devant un immense portrait du Führer. Freisler commence par déclarer que les avocats seraient autorisés à plaider douze minutes pour chaque accusé. Commencée à 9 heures, la mascarade de justice fut achevée à 17 heures. Les avocats eurent le courage de demander, par la voix de Me Potika de Fribourg, le rejet du procès, invoquant l'incompétence du tribunal du peuple allemand, "étant donné que les accusés, officiers, sous-officiers et civils étaient de nationalité française et ne pouvaient donc être jugés que par un conseil de guerre". Freisler entra dans un de ces accès de rage dont il était coutumier et hurla : "Refusé, ce sont des Volksdeutsche".

Neuf condamnations à mort

Et voici le verdict rendu "au nom du peuple allemand". Neuf condamnations à mort : Paul Gasser, Charles Lamouche, Pierre Fischer, Léon Saettel, Clément Helfer, Louis Voegtli, Robert Borocco, Charles Venner et Marcel Grebert. Plus des peines d'emprisonnement pour les autres inculpés : Jeanne Kirstetter et Anne Fischer (3 ans de réclusion - Zuchthaus), Edmond Borocco et Armand Falck (9 mois de prison - Gefängnis), Lucien Riedinger (1 an et demie de prison - Gefängnis). Seul Georges Andlauer est acquitté. Les condamnés à mort sont transférés à Stuttgart, et c'est pendant huit mois le calvaire quotidien de l'attente.

Le 4 juin 1944, l'avocat allemand Riebel était averti que le recours en grâce était refusé. Pressé par les familles, l'avocat accepta de se rendre à Berlin qui se trouvait à ce moment sous les bombardements. Un hasard miraculeux avait fait que Reibel était un ami d'université du ministre Meissner, dernier ministre de l'équipe de Hindenburg et qui s'occupait des recours en grâce. Meissner se laissa convaincre d'aborder le Führer. Le 5, il fut admis auprès d'Adolphe Hitler, qui se promenait nerveusement dans son jardin. Meissner obtint la signature du Führer pour une commutation de peine. Il était temps, jamais Hitler n'aurait plus signé car précisément le 6 juin 1944, les alliés débarquaient en Normandie.

Transférés à la prison de Rheinbach, les déportés sont affectés aux terribles commandos de désamorçage de bombes, dits "Himmelfahrtskommandos". Ce travail périlleux se termina fatalement par une tragédie. Le 29 juillet 1944 aux environs de Cologne à Wessling, le Kommando creuse une profonde fosse. Au moment crucial du désamorçage de l'engin, une bombe à retardement de 10 tonnes, celui-ci éclate, tuant Paul Gasser, Clément Helfer, Louis Voegtli.

Relevés de leur travail peu avant l'accident, Pierre Fischer, l'abbé Venner, Léon Saettel et Robert Borocco sont indemnes. Marcel Grebert par contre est très grièvement blessé au visage, mais survivra. Charles Lamouche meurt bientôt à bout de forces à Hameln. Wetterwald sorti de prison est incorporé de force et tombe sous les balles en voulant s'évader vers les lignes russes. Edmond Borocco réinculpé, après un an de réclusion, par la Gestapo informée de ses activités Alsace-Vosges, réussit à s'évader en Suisse sous un train de charbon aidé par de fidèles amis. Il revint en Alsace dans les rangs de la Première armée française.

Voici donc le martyrologe du réseau Kléber-Alsace.

Edmond Borocco

Source : DNA du dimanche 4 novembre 1973


Wintzenheim Tombe familiale où repose la dépouille de Louis Voetli, enterré à Wintzenheim le 12 avril 1951

Messe Commémorative à Logelbach en 1945

C'est avec une grande émotion que s'est déroulée hier dans l'église paroissiale de Logelbach la messe commémorative à la mémoire de nos concitoyens victimes de la terreur nazie, Oscar Fega et Clément Helfer de Logelbach, Louis Voegtli, ancien adjoint au maire de Wintzenheim et leurs camarades Paul Gasser de Richwiller, Birson de Mulhouse, Wetterwald de Lauw, Schwalm et Lienhart de Belfort. La cérémonie funèbre, organisée à la demande de leurs camarades, fut célébrée par l'abbé Venner de Colmar, l'un des co-condamnés. Aux côtés des proches des victimes se sont rassemblés leurs anciens compagnons d'infortune ainsi que de nombreux fidèles de la paroisse. Face au catafalque recouvert de fleurs et d'un drapeau tricolore, le curé Schickelé monta en chaire pour prononcer, avec des mots touchants et captivants, une allocution bilingue, en français et en allemand, en souvenir des héros disparus. La messe se termina sur une prière et un chant spécialement composés pour cette célébration.

Source : Le Nouveau Rhin Français du dimanche 29 juillet 1945



La région d'Orbey, un bastion de la Résistance

[...] Le 15 juin 1942 fut une journée tragique. Deux mouchards, responsables, l'un de 75 arrestations, et l'autre de 83, avaient téléphoné à la Gestapo. Ils avaient indiqué l'heure prévue pour le départ d'une jeune Strasbourgeoise et d'un prisonnier originaire de Marseille qui tentaient de gagner la zone libre.

A 4 heures du matin, la Gestapo arrêta tout le monde. C'est alors que l'on se rendit compte combien les passeurs d'Orbey avaient des attaches profondes à Colmar et dans les environs. Arrêtés ou pourchassés à Colmar, l'épicier Guy Engelberger, le boucher Sélig qui, avec son commis Alfred Vonderscher, ne se contentait pas seulement de ravitailler les évadés, mais les faisait monter dans la fourgonnette pour les conduire jusqu'aux passeurs ; inquiétés les Léon Schaedelé, Albert Bolcher, Vve Jeanne Wuest, tous trois de Colmar, Albert Krauth de Horbourg, Franz Faller, ainsi que Robert Borocco et Pierre Fischer qui furent plus tard arrêtés et condamnés à mort pour appartenance à un réseau d'espionnage ; suspectés également le coiffeur Henri Eichholtzer et Mme Vve Marguerite Dietrich, tous deux de Turckheim ; et, est-il nécessaire de le préciser, arrêtés tous les passeurs et les résistants de la région d'Orbey, tous compromis par les deux faux prisonniers mouchards.

A Wintzenheim, Charles Ingold (le frère de Mme Vve Dietrich), qui travaillait avec la filière des Basses-Huttes, avec Antoinette Scandella (devenue Mme Million) et que Charles Eckly, restaurateur à Wintzenheim, véhiculait parfois en voiture jusqu'au-dessus de Pairis, réussit à échapper aux poursuites. En attendant que la tourmente soit passée, il alla se cacher chez son oncle Joseph Miclo qui exploitait une ferme à Neuwiller, près de la frontière suisse. Il avait de sérieuses raisons de se méfier ayant à son actif 85 passages. Le 3 août 1942, il prit une échelle et un panier, grimpa sur un cerisier qui bordait la frontière et du haut de son belvédère attendit le moment favorable en observant le va-et-vient des douaniers. Quelques jours plus tard, à Wintzenheim, ses parents recevaient une lettre postée de Suisse. Au milieu du texte cette phrase sibylline les rassura : "Florentine est bien arrivée".

Son chef de file, le boulanger Louis Voegtli, ne risquait pas pour sa part d'être arrêté par la Gestapo. Il était déjà en prison. "Inclinons-nous devant sa mémoire, écrit M. Eugène Mey dans son excellent ouvrage Le drame de l'Alsace (Éditions Berger-Levrault). De nombreux prisonniers de guerre se rappelleront sa boulangerie hospitalière. En 1941, il avait été arrêté près de la ligne de démarcation, emprisonné à Champagnole, puis trois semaines plus tard, relâché faute de preuves suffisantes. Repris une deuxième fois, il fut jeté dans la prison de Colmar. Il y resta d'octobre 1941 à février 1942. Transféré à Stuttgart, son silence lui valu d'être remis en liberté le 12 septembre 1942. Puis une troisième fois, le 15 décembre de la même année, il fut condamné à mort pour espionnage et appui prêté aux évadés. Gracié en juin 1944 et incorporé par les nazis dans une équipe d'artificiers chargés de ramasser des engins non éclatés, Voegtli trouva la mort dans l'explosion d'une bombe".

C'était à Bonn, le 29 juillet 1944. Ni Voegtli, ni Helfer, ni Gasser, du réseau de renseignements "Kléber-Alsace" ne reverront la France pour laquelle ils s'étaient tant battus. [...]

Source : Jacques Granier, L'épopée des passeurs d'Alsace (XI), DNA du 28 septembre 1964

Charles Ingold, né à Wintzenheim le 22 juin 1922, est décédé à Colmar le 5 juillet 2002, dans sa 81ème année


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