WINTZENHEIM 39-45

Banates : l'exil forcé de Thérèse Heinrich


Thérèse Heinrich (photo Guy Frank, 22 janvier 2004)

Thérèse Heinrich, née Glasenhard à Gorjani le 27 juillet 1922, raconte :

Mes parents, descendant de colons allemands implantés en Croatie au 18e siècle, possédaient une grande maison, deux fermes, et près de 100 ha de terres à Gorjani près de Djakovo en Slavonie (Croatie). Ma grand-mère, originaire de Hongrie, ne parlait pas le yougoslave. Mon grand-père, par contre, était de Gorjani. La famille de mon mari, Hans Heinrich, lui aussi né à Gorjani en 1920, possédait dans le village une brasserie et une usine de limonade. Mais du jour au lendemain, leur petite vie paisible bascule dans l'horreur. 

Après l'invasion de la Yougoslavie par Hitler en 1941, les Partisans communistes de Tito luttent contre l'occupation allemande, et décident de chasser du banat croate, et notamment de la Slavonie, tous ceux qui portent un nom allemand.

Un matin, mon père sort pour donner, comme chaque jour, les instructions aux membres de la famille et aux ouvriers : "Aujourd'hui, tu vas labourer tel champ, et toi, tu vas là, etc...". Mais ce jour là, un enfant de partisan s'approche de lui, et lui dit : "Toi, tu n'as plus besoin de donner des ordres. Cette propriété n'est plus à toi, elle appartient maintenant aux partisans !". Un samedi soir de décembre 1942, nous sommes déjà tous couchés, quand les partisans croates frappent à la porte. Ils crient : "Levez-vous, ou nous mettons le feu à la maison !". Nous devons nous habiller à la hâte, et ils nous rassemblent à l'école du village. Là, leur chef nous déclare que nous pouvions conserver ce que nous portons sur nous. Tout le reste, maisons, terres, animaux, leur appartenait désormais.

Après avoir arraché les boucles d'oreilles de notre grand-mère, les partisans nous entassent, sans bagages ni papiers,  sur notre carriole attelée d'un cheval, et nous emmènent loin de notre village. Après une cinquantaine de kilomètres, ils s'arrêtent à une auberge. Le propriétaire, qui nous connaissait, leur demande : "Qui sont ces gens ? Où les emmenez-vous ?". Les partisans répondent qu'ils allaient nous emmener dans la forêt, pour nous égorger. Entendant cela, l'aubergiste leur sert à boire, encore et encore, pour les convaincre de nous laisser en vie. Les partisans nous confisquent le cheval et la voiture, et nous embarquent dans un train, en direction de l'Autriche, puis de l'Allemagne. 

Entassés dans des wagons à bestiaux, sans chauffage, sans commodités, juste un peu de paille pour les enfants et les vieillards, nous partons pour un long voyage dont nous ignorons la destination. De temps en temps, le train s'arrête, et on débarque une dizaine ou une vingtaine de personnes qui sont remises aux paysans du coin pour travailler leurs terres. Certains matins, on découvre des morts de froid dans notre wagon. Les corps de notre grand-père, et deux jeunes enfants sont ainsi déposés dans un fossé, le long du rail. Les partisans nous disent : "Quelqu'un va bien les trouver, et les enterrer...". Et le train repart.

Après de longues journées de souffrances, nous arrivons à Dieringen, en Allemagne, où les familles sont dispersées et placées chez des propriétaires agricoles. Nous devons y travailler durement, sans salaire, recevant juste de quoi nous loger et nous nourrir. Nous sommes arrivés sans aucun bagage, sans aucun vêtement de rechange. Pas moyen non plus d'acheter la moindre nourriture, car nous n'avons pas de cartes d'alimentation.

Après quelques années, nous arrivons en Alsace. C'est en 1948, quand ma fille Rose-Marie a 6 ans. Nous sommes accueillis à Ammerschwihr d'abord, puis à Wintzenheim, où je réside depuis cette époque.

Source : témoignage de Thérèse Heinrich recueilli par Guy Frank lors des séances de "Plauderstund ewer Wenzena" au Club de l'Amitié, les 17.11.05 et 22.03.2007.


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