WINTZENHEIM 39-45

Incendie du 12 janvier 1945 : témoignages recueillis en 2015


Wintzenheim Gaby Ringler, née Muller (photo Guy Frank, 5 janvier 2015)

Témoignage de Gabrielle RINGLER, née Muller

Le 12 janvier 1945, des tirs d'artillerie américains ciblant des véhicules de transmissions allemands camouflés à Wintzenheim provoquèrent un terrible incendie rue de la Victoire, à l'époque dénommée Wolfsgasse. Les obus firent 13 victimes civiles, parmi lesquelles 6 soldats du feu. La fille de l'un des pompiers morts cette nuit-là témoigne :

Nous habitions 11 place de la République, à droite de la maison Habermacher. En janvier 1945, pour nous protéger des obus qui tombaient sur le village presque quotidiennement, nous dormions à la cave. Notre sapin de Noël était encore dressé dans l’atelier de menuiserie au rez-de-chaussée qui nous servait de cuisine provisoire. Cette nuit-là, notre petite voisine de 11 ans, Marlyse, fille d’Auguste et Mélanie Schaffar dormait chez nous. La veille, un obus non éclaté a dévasté leur logement au 13 place de la République. Ils iront par la suite se réfugier jusqu’à la Libération dans un ancien blockhaus de 14-18 dans le massif du Hohlandsbourg.

Dans la soirée du 12 janvier donc, Ernest Boeckler, sergent au corps des sapeurs-pompiers, battait le rappel des soldats du feu. Il est venu chercher mon père Joseph Muller car un incendie faisait rage à deux pas de là, rue de la Victoire. Papa est repassé peu après chercher notre pompe à vin, car les secours manquaient de matériel pour puiser l’eau à la fontaine. Il en a profité pour nous dire de nous habiller et de rester à l’abri dans la cave, prêts à fuir le feu s’il venait jusqu’à notre maison.

Dans la nuit, quelqu’un a sonné à notre porte, mais en remontant de la cave, nous n’avons vu personne. Nous avons appris par la suite qu’il s’agissait de l’épouse de Frédéric Joerg qui partout cherchait son mari. Après le carnage, elle a reconnu mon père, Joseph Muller qui, blessé, lui a dit : « Va chez ma femme Maria, et dis-lui que je suis là ! ». Mais ne voyant pas que la porte n’était pas fermée à clef, elle est repartie sans avoir pu nous transmettre le message.

Tôt le matin, mon grand-père Sébastien Muller est venu prendre des nouvelles : « Où est Joseph ? ». Parti à sa recherche et apprenant qu’il avait été grièvement blessé lors du bombardement et emmené à Colmar dans la nuit sur un « Plateau-Waja » par notre voisin Humbert, il est parti à pied jusqu’à l’hôpital Pasteur où il a encore vu son fils vivant. Quelques heures plus tard, quand mon grand-père maternel, Louis Schneider a voulu le voir, Joseph était mort des suites de ses blessures. Son acte de décès précise les causes de sa mort : « Zetrümmerung beider Beine und beider Arme – Feindeinwirkung » (les quatre membres déchiquetés par le feu de l’ennemi). Il avait 36 ans...

Âgée de seulement 9 ans, je n’ai pas assisté à l’inhumation. Je suis restée en sécurité chez Marguerite Leder avec ma voisine Annie Humbert, née comme moi en 1936. On m’a raconté plus tard que les cercueils de fortune, de simples caisses en bois contenant les dépouilles des victimes, étaient alignées au cimetière. La cérémonie a été abrégée, car l’artillerie continuait à prendre Wintzenheim pour cible.

Wintzenheim

La famille Joseph Muller occupait la grande maison grise, au fond du Marikplàtz (collection Gaby Ringler)

Par la suite notre voisin Joseph Humbert, élu adjoint au maire le 3 octobre 1945, fut nommé parrain des enfants devenus orphelins à la suite de l’incendie du 12 janvier.

Quant à mon père, Joseph Muller, il fut déclaré « Mort pour la France » en date du 2 juillet 1948.

Wintzenheim

Tout ce qui me reste de lui, c'est ce porte-monnaie criblé d'éclats d'obus, qu'il portait sur lui le soir du drame (photo Gilbert Bombenger)

Source : témoignage recueilli par Guy Frank le 5 janvier 2015 à Wintzenheim.


WintzenheimMaria Arndt, née Zehler (photo Marie-Claude Isner, 20 janvier 2015)

Témoignage de Maria ARNDT, née Zehler

Nous habitions au bout de la rue de la Basse Porte où mon père Émile Zehler et maman avaient une ferme. Pour nous protéger des obus qui pleuvaient sur Wintzenheim depuis plusieurs jours, nous nous étions installés dans la cave, mes parents et moi, et nous n’entendions pratiquement rien de ce qui se passait à l’extérieur.

Ce 12 janvier 1945 au soir, il faisait nuit depuis longtemps lorsque Laurentine Bickel* est venue frapper à notre porte nous dire qu’un incendie ravageait la rue de la Victoire. Mon père, qui faisait partie du corps des sapeurs-pompiers, l’a aussitôt accompagnée sur les lieux du drame. Nous ne devions plus le revoir vivant.

Il avait fait partie de la chaîne formée par les pompiers et les habitants pour acheminer les seaux d’eau de la fontaine au lieu de l’incendie. Il faisait très froid cet hiver là, et il parait que la glace prenait dans les seaux pendant leur transport. Le lendemain matin nous avons appris qu’il était mort, tué sur le coup par un éclat d’obus au front et au thorax...

Je me souviens que maman a demandé au père de Jean-Paul Dussel, qui habitait rue du Logelbach, de l’aider à faire la toilette mortuaire : le débarrasser de ses vêtements sales et en partie brûlés, le laver, bander son torse déchiqueté avec un Kitterla en molleton (lange pour emmailloter le nourrisson), et revêtir papa de son costume du dimanche avant de le mettre dans un cercueil fait de quatre planches grossières. Papa qui avait été des années durant suisse à l’église paroissiale aurait certainement souhaité bénéficier d’un enterrement plus classique.

Le 19 janvier notre maison fut touchée par un obus et est devenue inhabitable. Nous sommes alors partis chez de la famille en emmenant nos vaches ; les deux veaux ont été remis au boucher Xavier Bouillon. Quant aux poules, elles ont sans doute fait la joie de quelques voisins...

* Laurentine habitait rue de la Victoire. Devant l’ampleur du désastre, elle a cherché refuge chez des parents rue de la Basse Porte, voisins de la famille Zehler.

Source : témoignage recueilli par Marie-Claude Isner le 20 janvier 2015


Wintzenheim

1942 - Fête-Dieu à Wintzenheim. Derrière la statue portée par les jeunes communiants, le suisse d'église Émile Zehler (collection Mariette Biechy)

 

Le suisse d’église ou policier du culte

Il était courant, autrefois, qu’un paroissien accomplisse les fonctions de suisse dans les églises des communes de quelque importance. Il conduisait les cortèges, plaçait les membres de l’assistance à leurs places, dirigeait les aspects pratiques des cérémonies. Pour rehausser sa fonction et lui donner plus d’autorité, il était vêtu d’un uniforme avec bicorne, gilet brodé de fils d’or, épaulettes, chaussures à boucles. Il tenait une haute canne à gros pommeau. À chaque pas dans l’église, il frappait le sol de sa canne.

Wintzenheim

Sur cette photo d’une procession de la Fête Dieu qui passe ici au niveau de l’autel érigé devant la fontaine,
on reconnait à l’avant du cortège le suisse d’église Émile Zehler qui veille au bon comportement des enfants.
Cette photo, rare, date de la période d'entre deux guerres.
(collection Guy Frank)


Un semblant de vie dans les caves

 Pendant les dernières semaines précédant la Libération, pour s’abriter des bombardements, la population a trouvé refuge dans les caves, où un semblant de vie s’organise malgré le froid et l’humidité. Certains ont descendu leur matelas, un divan, une table, des armoires. On y cache quelques objets de valeur, des bijoux, des tableaux. Les familles se reconstituent un petit chez-soi dans les entrailles d’une terre qui tremble à chaque fois qu’un obus explose à la surface. On garde à portée de main la mallette contenant les papiers les plus précieux, le livret de famille, quelques photos.

Wintzenheim

Souvent plusieurs familles se regroupaient dans une cave plus solide que les autres.
Un groupe d’habitants de Wintzenheim a trouvé protection chez M. Berna
dont la maison était située à l’angle des rues Clemenceau et de Turckheim.

Winzenheim Elsass 1945 - Menschen im Luftschutzkeller
(collection Guy Frank)


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