WINTZENHEIM 39-45

Logelbach : Noël 1944... em Kaller


René Ohl retrace ici ses souvenirs d'enfance du dernier Noël de guerre

On sentait la libération proche. Les alliés occupaient les coteaux du vignoble au-dessus des villages, au nord de Colmar. Mais en ville, on vivait l'attente de la libération, terrés dans les caves et les abris, les mémorables Luftschutzkeller (abris anti-aériens). Le ravitaillement était difficile et au menu de la nuit de Noël figuraient des G'Schweldi et du Schmelzkäse (pommes de terre en robe des champs et fromage fondu). Mais les sapins étaient partout présents... Certains savaient reconstituer un arbre de Noël en fixant quelques branches, vite arrachées, sur un manche de balai ou sur la Schneeschufel (pelle à neige) mis au repos pour quelques heures. A la veillée éclairée à la bougie, on pensait à ceux qui étaient loin : ceux incorporés de force et dont on était sans nouvelles, ceux expédiés sur le front russe ou ceux qui, sous d'autres uniformes, avaient rejoint les rangs des alliés. Jamais encore on n'avait autant eu recours à la prière que durant ce temps de Noël 1944...

Pour ma part, j'avais trouvé refuge dans un Bunker, une ancienne soute à munitions datant de la première guerre mondiale. Cet abri providentiel se trouvait dans l'enceinte des usines Haussmann au Logelbach. Une solide couche de terre protégeait le béton ruisselant d'humidité. Comme de nombreuses familles du Unter-Logelbach, ma famille a pu se réfugier dans un compartiment de cet ouvrage militaire, transformé en hâte en véritable habitat souterrain. Da camp de prisonniers de la Spinnerei (filature) Haussmann tout proche, on avait pu récupérer des châlits en bois avec leurs paillasses, quelques tables et des bancs. C'est dans ce décor que nous avons fêté Noël en chantant bien entendu avec une rare ferveur les vieux chants de Noël en allemand et bien entendu aussi en français. Chacun ne cessa de répéter Hoffentlich komma Sie boll ! (Vivement qu'ils arrivent !). Le curé, l'abbé Schickelé du Logelbach, était venu dire la messe dans le corridor de l'abri et tous les présents sans exception allèrent communier, même les quelques jeunes du Logelbach qui avaient pu fuir la Wehrmacht et qui se cachaient em Rauchfang (conduit de fumée) de la grande cheminée de l'usine pour échapper aux rafles de la Gestapo toujours active et impitoyable. Noël s'était à peu près bien passé... Hormis quelques grenades qui tombèrent sur le Logelbach, ce fut relativement calme et au Bunker, on a pu vider les dernières bouteilles de vin et de schnaps pour les soustraire aux occupants. Mais le jour de la Saint-Etienne, le 26 décembre 1944 allait être une journée tragique.

Cet hiver-là, il y avait beaucoup de neige et pour prendre un peu l'air, ma mère m'autorisa à faire de la luge avec des copains. Vers 16 heures, à la tombée de la nuit, je fus rappelé par ma mère à l'abri du Bunker. C'est alors qu'une terrible déflagration secoua le quartier. Un obus venait de tomber entre deux maisons de la rue de Munster déchirant cinq de mes camarades de jeu. Ce fut terrible ! Mais ce fut aussi le début d'un feu d'artillerie sur le Logelbach et plus particulièrement sur l'usine Haussmann où venaient de se mettre en batterie quelques pièces d'artillerie allemande. Bientôt le Langasaal, un atelier de tissage, monta en flammes et le brasier allait servir de repaire pour les tirs alliés (photo). Notre maison familiale à son tour devint la proie des flammes et rien de ce qui nous était cher ne put être sauvé. Le Trommelfier (pilonnage) dura pratiquement toute la nuit. Le Logelbach pleura des êtres chers qui essayèrent de sauver un peu de leurs bien. Durant cette nuit, les orphelins alors hébergés au patronage Haussmann (l'actuelle pouponnière départementale), durent évacuer l'établissement et regagner à travers champs (le site de l'actuel quartier de l'Europe) les sous-sols de l'hôpital Pasteur. Tous les malades furent "stockés" là, à l'abri des bombes et des obus. Les dégâts furent énormes au Logelbach et je ne puis oublier cette nuit tragique.

Mes camarades, les Bleicher et les Rottner, reposent depuis lors au cimetière du Logelbach. Et je ne puis laisser passer un jour de Saint-Etienne sans aller m'incliner sur leurs tombes. A quelques minutes près, j'aurais pu connaître le même triste sort...

René Ohl      

Source : Le Point Colmarien 1995


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