Auguste
Sontag tient dans ses bras sa fille Edith, née le 27 juillet 1941. C'était
devant leur maison 35 rue du Mal Joffre à Wintzenheim, le 5 janvier 1942, soit
4 mois avant son arrestation (collection Édith Leroueille)
Je revenais chaque été à Wintzenheim, en vacances chez mes grands-parents, Marie et Laurent Sontag, dans leur maison, 2 rue des Trois-Épis. Chaque année, je montais au grenier pour retrouver des jouets. Et là, dans une armoire ancienne, je trouvais dans une boite, toujours au même endroit, soigneusement enveloppé de papier de soie, un baigneur en celluloïd, dont la tête était séparée du corps. Et puis, ayant grandi, une année, au lieu de refermer simplement la boite, j’ai demandé à Mamama de me faire réparer le baigneur. Et c’est là qu’elle m’a raconté son histoire :
“Le 1er juin 1943, toi qui n’avait jamais rien cassé, tu as arraché la tête de ta poupée. Quelques jours après, nous apprenions l’exécution de ton papa dans la prison de Stuttgart, justement ce 1er juin 1943. J’ai emballé soigneusement le baigneur dans cette boite et personne ne l’a plus touché.”
Née le 27 juillet 1941, j’avais donc 22 mois au moment de ces événements. Les Allemands, depuis le 1er mai 1943, avaient obligé ma mère, Gaby, épouse d’Auguste Sontag, ainsi que Jeanne, l’épouse d’Eugène Boeglin, à aller travailler en “vieille” Allemagne. Elles se retrouvèrent femmes de chambre dans un hôtel de la Forêt Noire. Ma mère m’avait donc confiée à mes grands parents, Marie et Laurent Sontag, habitant rue des Trois-Épis.
Durant les combats de l’hiver 1944/1945, mon grand-père, craignant peut-être
pour sa vie, alors que j’étais bien petite, avait enterré devant moi
des bocaux de verre type “le Parfait”, entourés d’un
papier huilé et contenant des papiers enroulés. C’étaient les lettres de mon Père.
Il devait avoir le secret espoir, peut-être vain, qu’en cas
d’accident, je me souvienne. Pieusement conservé dans la famille, le dossier regroupé à ce jour, comprend :
- les lettres “officielles” sur papier à en-tête des différents
lieux de détention successifs : Schirmeck, Bühl, Schirmeck à nouveau et
Stuttgart. Écrites pour partie en français à ma mère, et pour partie en
allemand à sa famille, à la suite sur les mêmes feuillets, elles sont une
vingtaine en tout.
- les lettres ou messages “clandestins”, deux depuis Schirmeck, et
trois depuis Stuttgart. Elles furent sorties soit par des complices, soit cousues dans les doublures de vêtements,
ceinture de pantalon, casquette, renvoyés à sa famille par Auguste ou par la prison après son
exécution. A Stuttgart, c’est l’épouse d’un détenu allemand, compagnon de cellule de
mon père qui les a fait parvenir à mes grands-parents. Ce couple est resté en contact avec eux après la guerre.
Un courrier d’eux nous reste.
- une partie des lettres envoyées par sa maman et son papa, et aussi
Raymond Sontag, son frère, et, sa sœur Andrée dite Suzi.
La détention de mon père a duré du 25 mai 1942 au 1er juin 1943, soit une année entière. Au fur et à mesure le contenu et le ton des lettres évoluent. De réconfortantes et familières, se préoccupant des détails matériels avant sa condamnation le 23 janvier, jusqu’à devenir plus détachées, “philosophiques”, ensuite. Du 23 janvier au 31 mai 1943, les détenus ont vécu dans l’attente de leur exécution. Connaissant certainement “les rituels”, passée une certaine heure, ils étaient certains de vivre jusqu’au lendemain.
On comprendra le caractère “sacré” pour moi d’une telle correspondance.
Marie
et Laurent Sontag, les parents d'Auguste. La photo date de 1958
(collection Édith Leroueille)
La première lettre parvenue à la famille est datée du 2 août 1942,
soit dix semaines après son arrestation, et vise à rassurer son épouse :
... Tranquillise-toi, je me trouve en bonne santé, ...
Il est surtout préoccupé de l’avenir matériel immédiat de sa femme et de sa fille.
Le 21 août, après avoir parlé des problèmes matériels à sa
femme et donné des consignes, payer sa logeuse à Waldshut en Allemagne, saluer
ses collègues enseignants, il écrit à son père :
...Pourquoi parler de douleur, papa ?
Il faut savoir porter le fardeau sans baisser la tête. Alors, toujours, pas d’état d’âme
!...
Les lettres du 13 et 22 septembre sont du même ton et souhaitent ne pas inquiéter mais réconforter.
C’est la lettre clandestine du 5 septembre qui commence timidement à lever le voile :
...Quoique l’instruction à notre sujet paraisse close, nous ignorons encore ce qu’on va faire de nous
...
Plus loin dans la même lettre, il dit ceci :
...je n’ai pas de “contact” régulier, ni toujours un “intermédiaire”
sûr...
Puis :
...n’oublie pas de me signaler la réception de cette lettre immédiatement
par ces mots : Grossmutter spricht often von Dir ! (Grand-mère parle souvent
de toi.)...
Auguste dans ses premières lettres réclamaient à tous les membres de sa famille de lui écrire souvent.
Voilà ce que lui dit son père Laurent dans sa lettre du 20 décembre 1942 :
Ainsi tu pourras comprendre, cher Auguste, même si je ne peux pas
toujours respecter mon obligation de t’écrire, que je reste dans mon cœur,
près de toi, je vis avec toi, je souffre avec toi, car ces temps pénibles
imposent à chaque personne, non, à des milliers de personnes et familles des épreuves très dures.
Je ne veux donc pas me plaindre, non, je me sens même assez fort pour
pouvoir encaisser tous les revers de fortune à venir pour peu que nous
puissions garder une bonne santé, ce que je te souhaite également.
Et si nous jetons un regard sur ce monde insensé, sur ces gens insensés,
nous ne pouvons qu’admettre que ces épreuves si difficiles sont des actes
imposés par la nécessité.
Nous nous situons à l’avant-veille de cette si silencieuse et sainte
Nuit, pour bientôt poser nos pas dans la nouvelle année ; que peut cacher pour
nous cette sainte Nuit. Elle va
susciter dans des milliers de familles des émotions considérables ainsi que la
douloureuse absence de tellement d’êtres chers qui avant la fin de l’année
étaient encore présents.
Et maintenant qu’en est-il de la nouvelle année ?
Sera-t-elle un héritage de l’année passée et entrera dans
l’histoire de l’humanité en tant qu’année du changement, sera-t-elle la base ou le fondement d’une Europe nouvelle ?
Ces pensées et d’autres préoccupent à l’heure actuelle de nombreuses personnes. Nous voulons
dans nos espérances nous cramponner à ce qu’il y a de meilleur.
C’est avec ces sentiments que je termine ma lettre, je te salue et
t’embrasse. Passe ces journées de Noël et de Nouvel An dans la même espérance.
Ton père.
A cette date encore, très probablement, la famille ne connaissait pas, raconté par lui, le calvaire fait de tortures et mauvais traitements, qu’avaient subi Auguste et ses compagnons.
De
gauche à droite : Raymond Sontag, Andrée dite Suzel ou Suzi et Auguste Sontag en 1938
(collection Édith Leroueille)
Après la comparution au Tribunal du Peuple et la condamnation à mort, et un
retour de quelques jours à Schirmeck, c’est un message clandestin daté du
1er février 1943 qui donne avec “pudeur” des détails sur son calvaire
pendant l’instruction, en voici des extraits :
Je voudrais juste retracer dans une certaine mesure mon propre parcours et
celui de mes camarades à travers cet enfer de torture.
Lorsque je fus arrêté le soir du lundi de Pentecôte dans mon
appartement, on m’a emmené à la maison de la Gestapo à Strasbourg.
Je fus enfermé dans une cellule dans la cave.
Le matin de bonne heure je suis sorti de ce trou puant et dans un bureau
commençait de suite mon premier interrogatoire. Je ne devais rien savoir de
rien (menaces
etc).
Finalement, lorsque ces messieurs en eurent assez, on m’a emmené le
mardi matin dans la prison (Fadengasse).
Mercredi matin de bonne heure, en route pour Schirmeck.
Enregistré, passé sous la douche glaciale avec énergie et vêtu d’un
costume de criminel, pour atterrir finalement dans une cellule en béton étroite.
Tout cela se passait en environ une ½ heure. La tête encore trempée, je me retrouvais entre les murs étroits
d’une cellule bétonnée. Peu de lumière, peu d’air !
Et aussitôt débute le tourbillon. Au pas de gymnastique, je suis présenté au Commandant du camp. - Maltraitances
de toutes sortes - Régime du pain et de l’eau pendant 2-3 jours...
Je me décidais de faire pour le mieux concernant les activités de la région
des Potasses d’Alsace, en défense des camarades en détention ou non ; mais
celles-ci ne convenaient pas à ces messieurs, mais je gagnais du temps...
Il n’y eut pas de nouvelles arrestations...
Violences... En raison de mon attitude récalcitrante, je fus soumis au “traitement
spécial” pendant près de 7 semaines : pain et eau, pas de
lit ! Ce que j’ai souffert de la faim pendant tout ce temps ne s’exprime pas en paroles.
Les camarades me soutenaient aussi bien que possible. René Birr particulièrement
me faisait passer un petit morceau de pain de sa ration journalière presque
tous les jours. Il se révélait “un cœur d’or”... (Nous) sommes roués de coups innommables. Les jeunes ont été battus
jusqu’à la limite de l’évanouissement. Ainsi pendant 14 jours. Le
29/9 je quittais enfin ma cellule. Un mois dans la baraque. Et le 2/11 à nouveau dans la cellule.
Le 6/11, direction Bühl.
Dans chaque lettre, depuis le 24 janvier, Auguste faisait allusion à la mort
prochaine qui va arriver sans prévenir. Cela a duré plus de 4 mois. Dans la lettre “officielle” du 5 février,
il essaie de trouver les mots pour réconforter les siens :
Par la presse, je suppose que vous avez eu connaissance de notre
condamnation. Il faut être forte, amie ! Ne laisse pas ce coup fatal
t’abattre entièrement. Résiste,
résistez tous ensemble, à tout désespoir !Oui, soyez courageux ! Surmontez
la plus dure de toutes les épreuves dignement ! Je voudrais être à vos côtés,
ces derniers jours, vous insuffler courage et espoir !
Je voudrais pouvoir vous consoler, calmer vos douleurs et sécher vos larmes ! Et je m’en
irai
tranquillement. Soyez forts comme je veux, moi-même être fort jusqu’à la fin.
Je veux mourir calmement, la paix dans l’âme. Et je le puis, car je n’ai aucun reproche à me faire.
Vous seuls, mes très chers êtres proches, vous êtes l’objet de mes soucieuses préoccupations, ces
derniers jours. Je pense à vous tous que je crains de laisser inconsolables.
Cela ne doit pas être cependant ! Vous devez vaincre vos cruelles souffrances au plus vite et
retrouver la vie ! Oui, reprenez confiance et sachez reprendre aussi goût aux joies de la vie !
Car, en nous en allant, nous ne devons pas étendre sur vos jeunes cœurs l’ombre du désespoir.
Ce n’est pas notre volonté...
Puis, une allusion à la censure. Une ordonnance du Dr Freisler, sinistre Président du
Tribunal du peuple, en date du 22 septembre 1942 et portée à la connaissance
des prisonniers à partir du 21 octobre 1942 réglementait les échanges de
courrier entre les prisonniers en détention préventive et l’extérieur :
- droit à envoyer une seule lettre par mois à ses proches et en allemand.
- droit à recevoir une seule lettre par mois de ses proches et en allemand.
- dans les deux cas, envoi ou réception,
toutes les trois lettres, cette dernière peut être rédigée dans une langue
étrangère (à l’allemand), langue maternelle uniquement.
- toutes les autres correspondances sont interdites.
- la correspondance ne pourra être communiquée à votre avocat.
- exceptionnellement, des nouvelles urgentes peuvent être reçues ou envoyées à vos proches.
- aux prisonniers d’informer leurs proches de ce règlement.
Amie tendrement chérie, je vous avais écrit le 25.1 (après notre
condamnation) une longue lettre. Malheureusement
elle a été retenue, comme on me l’a fait savoir aujourd’hui. Ce seront donc là, sans doute mes dernières lignes.
Dans la lettre “clandestine” du 11 février, il reprend les mêmes
thèmes, en réaffirmant son attachement politique et le sens de son combat :
Cela fait maintenant pratiquement deux semaines que nous sommes ici et
attendons. Et chaque jour, je me pose la même question : combien de temps cela va-t-il durer encore ?
Et en y mettant une pointe d’humour !
En ce qui me concerne, au début, tout paraissait devoir aller très vite. Mais soyons patients : le point
final qui mettra un terme à notre courte existence viendra toujours assez tôt.
et, plus loin :
Nous n’avons pas à avoir peur de la mort. Il vaut mieux en rire ! Car,
qu’y a-t-il de plus naturel que la mort ? C’est la fin normale de la vie.
Et la foi dans la vie, malgré tout :
Pour l’instant, je me réjouis de chaque jour qui m’est offert.
Bien que je sache que ma fin est proche, je continue encore à trouver que la vie est belle.
Et j’ai bien l’intention de ne pas remplir ces journées d’amertume...
Toutes ces pensées me confortent dans ma décision de ne pas gâcher les
heures qui me sont encore accordées. Nous sommes des gens qui croyons en la vie, et Dieu sait que
j’en fais moi-même partie ! Nous
avons un idéal qui peut ouvrir aux êtres humains toutes les richesses de la vie.
Et c’est pourquoi, jusqu’au dernier instant, nous devons tenir au peu de vie qui nous reste.
Il est certain que toute perspective d’avenir a disparu peu à peu et
qu’une rupture avec le monde des vivants s’est faite en nous !
Mais cependant, je reste plus que jamais attaché à eux dans cette
cellule vide, je sais que je suis déjà un mort parmi les vivants. C’est comme cela !
Je trouve mon salut dans un autre monde, celui du Livre.
Oui, le livre me permet de passer des journées tranquilles...
et une nouvelle indication sur la façon dont il a pu faire passer ses messages “clandestins” :
Ils m’ont intercepté la lettre que je vous ai écrite après la
condamnation (25.1) ! Il faudra que vous regardiez aussi ma casquette, si on vous la donne, car je ne sais pas si
vous recevrez mes effets...
Extrait d’une lettre de sa mère Marie Sontag après une visite
qu’ils avaient pu lui rendre à la prison de Stuttgart, pour souligner l’affection qui les unissait :
Que l’espoir puisse nous être favorable et nous laisser une petite
lueur d’espérance, c’est dans ce sens que nous espérons toujours, parce
que cette chose si terrible nous ne pouvons absolument pas la comprendre.
Ainsi, mon cher petit, je t’embrasse ainsi que Suzi, Raymond et son épouse,
Grand-mère qui m’a posé d’innombrables questions, ton père qui t’aime
au delà de tout et qui souffre avec toi.
Ta maman qui t’aime.
Mais encore ce souci de régler tous les détails matériels pour ne léser
personne dans sa lettre du 6 mars 1943 :
J’ai oublié à plusieurs reprises, amie, de te demander si tu avais payé
le dernier mois pour ma chambre à Fr. Keller (20 RM) ?
(C’est sa logeuse à Walshut, en Allemagne où il était instituteur à
l’époque de son arrestation). Il faudrait le faire. Il faut
aussi raccommoder et rendre la casquette que je vous ai laissée, car elle ne
m’appartient pas.
C’est probablement la casquette qu’il demandait de visiter pour y trouver un message !
Dans la même lettre du 6 mars :
J’attends avec grande sérénité la décision (finale). Je me suis déjà
congédié de tout et de tous. Ainsi je ne serai pas surpris !
A vous, mes chers parents, je vous recommande encore instamment notre
plus que chère Edith. Mais ne la gâtez quand même pas trop.
Toi, papa, apprends-lui à aimer la nature, les plantes et les animaux,
ainsi que nos montagnes et forêts. Tout cela elle devra le respecter et aimer.
Quels liens profonds relient le père et le fils dans cette épreuve ?
Extrait de la lettre de Laurent Sontag père d’Auguste, en date du 15 mars 1943 :
Il n’y a que notre petite et très chère Edith qui est pleine de joie,
oui, mon cher garçon, il faut qu’elle apprenne à faire connaissance avec la
nature et à l’aimer, à respecter les plantes et les animaux
et se réjouir de la beauté de nos montagnes et forêts.
Que ce bonheur simple me soit encore donné et il restera gravé dans mon cœur tel un commandement (de Dieu)...
Le chemin d’un homme généreux ne peut emprunter un tel chemin, où
il n’y a plus de justice, donc aie du courage et encore du courage et encore du courage.
Nous t’avons en tant que parents-ouvriers, éduqué dans le cadre
d’une famille ouvrière, dans l’espoir que ton lot ne soit pas confronté
aux mêmes duretés (que celles que nous avons endurées). Tu n’as jamais
oublié où se trouve ton berceau, comme beaucoup de fils d’ouvriers, et ceci fut pour moi une grande satisfaction.
Nous continuerons ainsi à respecter nos devoirs de parents, aussi
longtemps que nous aurons la possibilité compte tenu de notre état de santé
et de nos forces, et ainsi faire face aux obligations de la vie.
Grand-mère est toujours encore alerte, mais elle a véritablement des
problèmes avec la petite Edith, surtout quand elle s’évade, alors qu’elle ne peut pas la suivre.
Dans la lettre clandestine du 21 mars, Auguste s’interroge ainsi :
...Les jours passent et l’heure de la décision approche.
Et lorsqu’on séjourne dans ce bâtiment mal famé, dans cet enfer
meurtrier, on peut s’attendre à tout chaque heure !
Descendre quelques marches d’escalier, et la dernière marche terrestre
est effectuée. Une vie d’homme compte si peu ici ! Et cette
semaine une fournée devrait y avoir droit. Serons-nous parmi eux ? Ou pas ?
Toujours la même question, qui vient sur le tapis et qui devient pesante avec le temps...
Et encore à son père :
... Ma foi PERE ! Beaucoup des meilleurs d’entre nous sont déjà morts.
Ainsi nous voulons rester d’honnêtes combattants jusqu’à la fin.
Toi, père, et, toi, mère, je vous remercie avec tendresse et sincérité
pour tout ce que vous allez encore faire pour notre chère Edith et notre chère
Gaby. Comme j’aurais aimé vous remercier d’une autre manière qu’avec des mots. Vous devez m’en excuser !
Le
destin est peut-être aveugle. Ses coups sont quelquefois durs. Les
plus beaux rêves se brisent ! Ainsi
ma petite famille est sans père à ce jour... cela nous attriste tous ! Mais ne restons pas sur l’inévitable !
Soyons très forts ! Je vous embrasse de tout cœur ! Père, mère, Suzel, Raymond,
grand-mère. Je
salue aussi tous les amis.
Votre Gusti...
Les lettres suivantes, malgré l’angoisse de l’attente de la mort de plus
en plus présente à mesure que dure le sursis, sont porteuses de messages de
soutien et d’espoir. Ainsi dans cette lettre du 1er mai 1943 :
... Que l’éclat de ce soleil printanier contienne pour vous la promesse
d’un avenir meilleur ! Qu’il
raffermisse dans tous les cœurs l’espoir de voir bientôt les joies d’un
printemps général des peuples partagées par toute l’humanité.
Qu’une concorde et compréhension mutuelles unissent les hommes à travers les frontières !
Adieu, mes plus chers ! Je vous souhaite de longues années...
Avec la réponse de son père :
... Mon cher Auguste, pour la deuxième fois dans ma vie, je suis obligé
de vivre une époque où les peuples s’entretuent, où des revers de fortune
exigent des victimes dans les villes et les villages, où des millions de mamans
vivent dans l’angoisse pour des êtres chers et ceci au milieu de cette beauté
du mois de mai où la nature se réveille et fait place à une nouvelle vie.
Et si, toi, mon généreux garçon, tu aspires, en ces journées si ténébreuses,
à retrouver cette place aimée dans ton beau pays, je ne puis que comprendre
ton comportement eu égard à la situation dans laquelle tu te trouves
actuellement ; cette cruelle vérité nous impose également une grande compréhension,
de la compassion...
Édith Leroueille
(fille d'Auguste Sontag)
Dans sa lettre du 31 mai/1er juin la décision... et la délivrance :
Nous voilà donc arrivés au bout de nos peines !
Dans quelques heures, demain 1er juin 1943, nous aurons vécu. Le calice
sera vidé jusqu’au bout. Après toutes les amères souffrances endurées
cette dernière année nous jouirons d’un repos absolu, durable.
Pour nous, tout sera surmonté...
Pour vous ce sera une atroce nouvelle que vous apportera cette lettre. Je
sais, mon amie tendrement chérie, que les peines physiques et morales qui vous
tenailleront seront affreuses. Mais
il faut être fort ! Oh, mes plus chers, ramassez votre dernier courage, ayez
recours à vos dernières ressources, surmontez ces accès de désespoir qui vous
ébranleront ! Non, ne désespérez pas ! Pensez à la vie qui vous attend !
Pensez que nous serons morts pour que vous viviez ! Que votre vie future soit
plus heureuse, plus libre ! ...
Tu es jeune, amour, tu referas ta vie, n’est-ce pas ? Je le souhaite de tout cœur.
Je
vous souhaite, à Edith et à toi, des années de bonheur, des jours de féconde
activité. Ne vous perdez pas dans les petitesses de la vie ! Gardez le regard
franc et pur que confère le service d’une noble cause...
Nous tombons la conscience tranquille.
Aucun regret, aucun reproche ne saurait troubler le calme de ces derniers
instants. Par bonheur nous avons pu passer cette dernière soirée ensemble, René,
Dolfi, Géni, moi. (René Birr, Adolphe Murbach, Eugène Boeglin et Auguste
Sontag). Et toi, ma bien-aimée maman, il faut que tu penses à notre chère
famille, essaie de vivre pour eux tous et continue de travailler. Tu me le
promets, n’est-ce pas, de surmonter cette situation avec beaucoup de courage !
Minuit vient de passer... pendant que j’écris, les dernières
minutes s’égrènent ! Aujourd’hui
donc le 1er juin, tout sera rapidement terminé ! Que ce soit ainsi ! Ceci est
donc notre irrévocable destin, il exige que nous partions ! Tous les doux rêves,
les plus hardies espérances pour l’avenir vont s’éteindre soudainement !
Vous, mes bien-aimés, tâchez de rester en bonne santé et fidèles à la vie.
Puis, au dos de la seconde page de la lettre de sa sœur Suzi, qu’il
venait de recevoir, il écrit à son épouse en français :
Lundi 31 mai 1943, ma tendre adorée, c’est donc fini aujourd’hui.
Demain matin 1er juin, nous aurons vécu. Pour nous, tout sera donc bientôt achevé.
Je griffonne ces quelques mots le soir, notre dernier soir ! Assis à une
petite table avec mes 3 camarades. Pour nous c’est une grande consolation de
pouvoir passer ces dernières heures ensemble ; nous causons, nous nous
entretenons comme par le passé ! Pourquoi s’empoisonner ses derniers instants
? Dolfi fume ses dernières cigarettes, nous lui donnons les nôtres. Tous vous
saluent d’un dernier bonjour. René, Dolfi, Gèni.
Gardez notre souvenir ! Notre mort ne sera pas inutile ! De cela, nous en
sommes assurés ! Nos peines et nos souffrances, notre fin, non, tout cela aura
servi notre cause ! Oui, nous mourrons pour notre sublime idéal ! Nous aurons
servi la cause de la libération humaine. Que cette gigantesque oeuvre de libération
à laquelle on nous arrache si jeunes soit désormais la vôtre !
C’est notre dernier ardent souhait ! Que ce soit là notre héritage !
René, mon cher René, est assis à mes côtés. Ces instants, nos
derniers instants nous sont rendus agréables par cette présence des amis de
toujours, unis dans la lutte, unis jusqu’à la mort !
Aimée adorée, pour nous tout sera bientôt passé. Soyez forts ! Ne désespérez
pas ! Pense à notre chère Edith ! Reste courageuse, aussi pour elle, pour moi !
Amie chérie, tu es jeune, tu referas ta vie. Tu te consoleras, tu te
ressaisiras et tu reprendras confiance. Prends toujours bien soin de notre
adorable Edith. C’est mon dernier vœu ! Quand elle sera plus grande tu lui
expliqueras tout. Elle comprendra pourquoi son père est tombé et elle pourra
en être fière comme nous sommes fiers nous-mêmes !
Nous mourrons, mais notre idéal vivra et vaincra ! Et notre Alsace sera
libre, malgré tout ! Vivez heureux
dans cette belle, chère petite patrie ! Ce soir mes pensées s’en vont vers
nos camarades au front, notre dernier ardent vœu : que bientôt, très bientôt,
ils soient victorieux ! Je pense aussi aux centaines, aux milliers de camarades
tombés pour notre cause. Tous victimes de la même noire réaction !
Puis, voulant encore écrire après avoir épuisé la feuille donnée par ses
geôliers et le dos de la seconde page de la lettre de sa sœur qu’il vient de
recevoir, il écrit encore entre les lignes écrites par sa sœur,
en français, d’abord :
Consolez-vous mutuellement et pensez aussi que notre sacrifice n’aura
pas été vain. Il faut maintenant
que je vous quitte, le papier arrive à sa fin, comme le temps... notre si
courte vie... aussi, je vous
souhaite, encore une fois pour vous tous, de longues années de bonheur dans la
paix. J’espère le meilleur pour vous tous dans l’avenir, prenez beaucoup de
soins pour vous, mes bien-aimés, aimés de tout mon cœur. Elle, ma petite
Edith chérie, je vous la confie à vous tous pour une dernière fois !
Continuez de vivre, Bien-aimés, maman, papa, petite grand-mère, Suzel, Raymond
et Jeanne. Vous tous, je vous embrasse une dernière fois. Adieu, restez forts,
mes dernières et amicales salutations à tous les amis et connaissances !
Avec mes plus chaleureux baisers,
Votre fils et frère...
Puis en allemand :
Maman bien-aimée il faut maîtriser ta douleur. Tu vas surmonter ta
peine ! Considère ceci comme ton devoir ! Pense à notre chère famille. Vis
pour elle ! Faites tout pour vivre à nouveau dans la joie ! Nous tombons pour
que notre peuple puisse vivre heureux et libre plus tard ! Et
malgré tout cela que vivent librement notre Alsace et Lorraine ! Je vous embrasse tous bien fort. ADIEU
Votre fils et frère Auguste
Ce sont les derniers mots écrits d’Auguste Sontag.
Que penserait-il de notre situation en 2004 ?
A l’échelle de l’Europe, du bien, déjà !
Il était difficile de concevoir dans une cellule allemande au milieu de 1943 comment ces deux peuples qui s’affrontaient depuis plus de 70 ans dans des guerres de plus en plus atroces pouvaient se réconcilier et bâtir une unité politique européenne aussi rapidement. Avec pour corollaire la paix depuis 60 ans. Ce n’est pas rien ! Le sacrifice d’Auguste et de tous les autres, en premier les Allemands qui ont résisté, n’aura pas été vain.
A l’échelle de la Terre, une immense tristesse certainement.
Pourquoi l’homme n’arrive-t-il toujours pas à décrypter son propre
fonctionnement mental de façon à trouver les aménagements à apporter à la
façon de se faire gouverner, pour que les peuples ne suivent plus les
“premiers fous” auxquels ils donnent le pouvoir, dans leurs mégalomanies
guerrières ou autres ?
Nous dépensons des fortunes par toute la terre pour essayer de nous prémunir
des effets, c’est à dire de la folie, qui est toujours celle des autres,
et, aucun effort coordonné n’est fait pour trouver les mécanismes mentaux
qui génèrent les causes, en chaque homme, et apprendre à les
neutraliser.
Source : Édith Leroueille, née Sontag, textes transmis à Guy Frank le 12 août 2004
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