WINTZENHEIM 39-45

Schirmeck : Joseph Staehle, victime de la terreur nazie


WintzenheimJoseph Staehle, né à Wintzenheim le 27 mars 1880 et décédé à Wintzenheim le 15 mars 1944, à l'âge de 64 ans (photo Adam Colmar, collection André Staehle)

Article de presse du 3 juin 1945

En ces jours où nous fêtons le retour de nos compatriotes des camps de concentration allemands, nos pensées nous ramènent spontanément vers ceux qui n'ont plus eu la chance de vivre la Libération. Tous ceux qui sont morts, victimes de leurs tortionnaires, brisés par la torture morale qui leur était imposée. Parmi eux, Joseph Staehle de Wintzenheim.

Il a bien été libéré après 4 mois de détention à Schirmeck, mais ces quatre mois ont suffi pour briser un homme vigoureux et heureux de vivre, de sorte qu'il est mort quelques jours seulement après son retour.

Joseph Staehle, propriétaire du restaurant "A la Ville de Colmar", renommé à Wintzenheim, fut arrêté par la Gestapo le 11 novembre 1943. On lui reprochait de ne pas avoir dénoncé des clients qui auraient tenu dans son établissement des propos hostiles envers le régime allemand. Quand sa femme demanda ce que devenait son mari, on lui répondit sardoniquement : "Votre mari a fait des blagues". Après son interrogatoire, Joseph Staehle fut transféré à la prison de Colmar, puis, quelques jours plus tard, à Schirmeck. L'incertitude sur son propre sort et les soucis pour sa famille dont une fille se trouvait en France (de l'intérieur), un fils incorporé dans la Wehrmacht pendant que l'autre combattait dans l'armée française, eurent tôt fait de ronger le moral de cet homme de 64 ans. Grâce à l'intervention du doyen de son baraquement, M. Henny de Strasbourg, il a pu trouver une place de secrétaire dans le camp, et cela lui épargna pas mal de désagréments. Il trouva également un grand soutien dans la présence de l'abbé Kretz, vicaire de Wintzenheim également incarcéré au camp de concentration, qui essaya de le réconforter.Wintzenheim

Joseph Staehle devant son restaurant "A la Ville de Colmar" vers 1935-39, en compagnie de son épouse Augustine, de sa fille Irène, et du facteur Joho. A droite, on aperçoit la pompe à essence qui se trouvait en bordure de la route  (collection Bernard Staehle)

Vers la mi-février 1944, Joseph Staehle tomba malade. Les soins médicaux faisaient totalement défaut au camp, et les malades ainsi abandonnés étaient quasiment voués à la mort. Au vu de son état de santé, on le libéra le [7 ou le] 11 mars, ses bourreaux ne sachant que trop bien dans quel état il se trouvait. Il fut rapatrié à Wintzenheim en ambulance. Ce fut un triste retour ; de cet homme robuste, il ne restait plus qu'une ombre. Malgré les soins prodigués par sa famille et le docteur Pflimlin, il mourut quelques jours après son retour. Il était tellement faible, qu'il ne put même plus raconter aux siens tout ce qu'il avait subi au camp de Schirmeck. Cela n'a pas empêché la Gestapo d'envoyer ses agents espions le lendemain de son retour, pour s'assurer que leur victime était vraiment aussi près de la mort, qu'ils l'espéraient.

 

Wintzenheim1938 : Joseph Staehle dans le jardin d'été de son restaurant avec son épouse Augustine née Sutter, sa fille Irène, Georges Galichet militaire au 152e, son fils André 13 ans. Debout à l'arrière : Jochem, un client de l'établissement (collection André Staehle)

L'enterrement du malheureux donna lieu à une démonstration de sympathie comme jamais Wintzenheim n'en avait vécue depuis le début de l'occupation. Mais douze agents de la Gestapo en civil étaient présents, afin de noter la liste des participants et écouter ce qui se racontait. Par la suite, la famille Staehle est toujours restée sous étroite surveillance. Et s'ils n'ont pas réussi à interner Madame Staehle, non pas à Schirmeck mais au Struthof comme l'aurait souhaité l'un des agents, ce n'est que grâce à l'avancée rapide de nos libérateurs. Les nazis ont même été jusqu'à attribuer à son fils incorporé dans la Wehrmacht la nationalité allemande, en le menaçant de transférer sa mère en Allemagne, et cela sur la place publique de sa commune natale, celle-là même où son père avait été ramené mourant, victime des sévices allemands. Méthodes nazies !

Tous ceux qui ont connu Joseph Staehle, ses concitoyens et surtout les choristes de la Laurentia, garderont de lui un souvenir impérissable.

Source : Le Nouveau Rhin Français du dimanche 3 juin 1945 (article en allemand, traduit par Fernande Gavillot)



Son fils André Staehle se souvient :

André Staehle (photo Guy Frank, 19 juin 2004)Wintzenheim

J'ai été incorporé de force dans la marine allemande en août 1943. Je faisais partie d'un équipage de 815 hommes sur le croiseur "Köln", qui naviguait en mer Baltique et au large de la Norvège. Quelques mois plus tard, je recevais une lettre de ma mère, m'annonçant que papa a été convoqué par la Gestapo, et qu'il n'était pas encore revenu. Les courriers venant de Wintzenheim étaient rares et courts, car régulièrement contrôlés par les services de la censure. J'ignorais donc tout des circonstances de son arrestation et son internement à Schirmeck.

Vers la mi-mars, une permission de quelques jours devait me permettre de retourner chez moi et je me réjouissais de revoir ma famille. Avant de quitter le bateau, j'avais dû m'engager à revenir à l'issue de mon congé. Arrivé à la gare de Colmar tard le soir, j'ai marché jusqu'au village dans la nuit froide. J'ai trouvé notre maison ouverte, sans âme qui vive. Seul un cierge posé suer une petite table dans l'entrée était là pour m'accueillir. Personne ne m'attendait, maman n'était pas dans la maison. Le cœur serré, je me suis rendu chez mon oncle Émile Staehle, où la porte est restée close. Il était 2 ou 3 heures du matin, je ne savais plus où aller. En désespoir de cause, j'ai frappé à la porte de ma tante Joséphine, rue du Mal Joffre, la mère d'Etienne Zind qui m'a ouvert et accueilli pour la nuit. C'est là seulement que j'ai appris que mon père était mort quelques jours auparavant, et qu'il avait été enterré la veille. Maman dormait ici, à l'étage, mais elle était très fatiguée par toutes ces épreuves et ma tante m'a recommandé de la laisser dormir.

André Staehle, avec sa cousine Thérèse, sur la tombe de son père, durant sa permission de mars 1944
(collection André Staehle)

Durant cette courte permission, je reçus une convocation du maire Irrmann, m'enjoignant de me présenter tel jour sur la place des fêtes, en uniforme, pour recevoir la médaille des "Staatsangehörige". Il souhaitait me voir adopter la nationalité allemande, et je n'étais pas le seul à être ainsi convoqué de force. J'ai dit à ma mère : "Ce n'est pas possible, je ne veux pas devenir allemand après ce qu'ils ont fait à papa !", et je décidai, sans rien dire à personne, de rejoindre la frontière suisse à la recherche d'un passeur. Quand je lui ai raconté mes malheurs, celui-ci m'a dit : "André, je peux te faire passer la frontière, mais une chose est sûre, si tu t'évades de l'Alsace, tu ne reverras jamais ta mère vivante...". J'ai bien réfléchi aux conséquences que pourrait avoir mon évasion, et décidé de revenir à Wintzenheim, quitte à accepter cette sinistre décoration.

Quand j'ai rejoint le croiseur, un responsable m'a convoqué, et m'a déclaré : "Je sais ce qui s'est passé à Wintzenheim, et je ne m'attendais pas à te revoir. Mais tu as bien fait de rejoindre ton équipage, sinon, ta famille aurait pu s'attendre à des suites très fâcheuses...".

Source : témoignage d'André Staehle recueilli par Guy Frank le 17 juin 2004



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