WINTZENHEIM 39-45

Auguste Sontag, membre du Réseau Wodli

Patriote résistant, condamné à mort pour son action contre le régime nazi, et exécuté le 1er juin 1943


Le sinistre 1er juin 1943


WintzenheimAuguste Sontag

Le premier juin 1943, trois jours après la constitution sur le territoire français du Conseil National de la Résistance*, quatre résistants haut-rhinois du réseau Georges Wodli*, accusés de "haute trahison envers le IIIe Reich", furent décapités à la hache par les nazis. Tous les quatre étaient des dirigeants communistes : Adolphe Murbach, menuisier de Colmar, originaire de Sundhoffen, Eugène Boeglin et Auguste Sontag, instituteurs de Wintzenheim, et René Birr, cheminot de Réguisheim.

Le 29 juin, quatre autres responsables communistes connaissent le même sort. Il s'agit de Édouard Schwartz de Lutterbach, Marcel Stoessel et Alphonse Kuntz de Mulhouse, et René Kern de Niedermorschwihr.

Plus de 300 communistes alsaciens, dont 180 du Haut-Rhin, furent internés dans le sinistre camp de Schirmeck.

* Le 27 mai 1943, face à la France occupée, fut créé le Conseil National de la Résistance, présidé par Jean Moulin. Ce Conseil avait pour but de rassembler et de coordonner toutes les actions pour libérer la France. Au sein de ce conseil, toutes les sensibilités étaient représentées : gaullistes, chrétiens, socialistes, communistes.

* Georges Wodli : cheminot strasbourgeois, membre du comité central du PCF. Arrêté le 30 octobre 1942 par la police de Pétain et livré à la Gestapo. Il fut assassiné par celle-ci le 2 avril 1943 dans les caves de la rue Sellenick à Strasbourg.



1941 : la résistance s'organise


WintzenheimAuguste Sontag en 3ème année d'École Normale à Colmar en 1934
(collection Édith Leroueille)

Auguste Sontag est né le 28 septembre 1915 à Wintzenheim, dans une famille républicaine antifasciste, éprise de justice. Son père, Laurent Sontag, fondeur chez Haren, était très estimé par toute la population. Auguste se distingua vite par son intelligence, et c'est sur l'incitation de son instituteur qu'il a continué ses études. C'est ainsi qu'Auguste Sontag a été admis à l'École Normale des Instituteurs de Colmar. Il fut nommé successivement à Réguisheim puis à Ensisheim.

Mais déjà les nuages s'amoncellent et le danger de guerre se précise. On est en 1939, la drôle de guerre, puis l'attaque sur le Rhin, la défaite, puis l'Armistice signée par Pétain et les Vichystes. Cependant, notre population ne se résigne pas, et se livre à des actes de résistance, de révoltes et de sabotages.

Comme un peu partout, après l'entrée en guerre de la Russie, les communistes s'étaient regroupés en Alsace pour organiser la résistance. Dès 1941, on tenta de remettre sur pied en Alsace le parti communiste ; c'est lui qui publia le premier et peut-être le seul journal clandestin, " L'Humanité " écrit en allemand et répandu surtout parmi les mineurs des environs de Mulhouse et de Rouffach. Il eut 18 numéros, aujourd'hui introuvables.

Auguste Sontag avait lui aussi mis sur pied un réseau très structuré, ayant pour mission d'aider les familles des clandestins, et participé à la rédaction du journal de lutte clandestine contre le fascisme, "L'Humanité d'Alsace Lorraine". C'est là que Lucien Brenner, Louis Haas, la famille Mader, les Weinmann, les Ulmer, Paul Beyer, René Furstoss, etc, donnent l'image de notre Alsace. Bien que cela fut très dangereux, mais dans l'enthousiasme, ils parcourent à vélo les routes de la région, avec ces fardeaux de dynamite que constituent ces journaux illégaux, les distribuant dans les boites aux lettres de sympathisants et dans les entreprises.

Mais la Gestapo veille et remonte la filière en partant de Strasbourg.


René Furstoss se souvient


WintzenheimRené Furstoss, (photo Guy Frank,10 février 2003)

Auguste Sontag et Eugène Boeglin, instituteurs, furent des résistants de première heure. Ils étaient de ceux qui, de tous temps, combattirent la propagation de la peste brune en Alsace. Ils vécurent mal le désastre de 1940. Au début de l'été 1941 ils entrèrent dans l'action. Sous leur impulsion et leur autorité furent mises sur pied des équipes de jeunes patriotes.

Après la rupture du pacte germano-soviétique, j'ai été contacté par André Weimann, qui m'a invité à rejoindre ces groupes créés et dirigés par Auguste Sontag et Eugène Boeglin. Les groupes, autonomes les uns par rapport aux autres, comportaient chacun trois jeunes patriotes. J'étais avec André Weimann et Émile Mader. Dans d'autres équipes se trouvaient Lucien Brenner, Paul Beyer, Jacques Ulmer, Louis Hass, etc...

Par le respect et la confiance qu'ils inspiraient, nos chefs surent nous galvaniser et nous conduire à la résistance active, organisée contre les nazis et les fascistes. Nous fûmes d'emblée acquis à leur cause : il fallait, par tous les moyens, rendre inopérante la pieuvre du national socialisme pour nous libérer de l'étreinte mortelle de ses tentacules.

Notre groupe avait pour mission de contacter et de rassembler les patriotes, de fournir des renseignements d'ordre social et stratégique, et de distribuer les tirages du journal clandestin "L'Humanité d'Alsace".

Le groupe a cessé son activité dirigée par suite de l'arrestation de son chef Auguste Sontag le 25 mai 1942.

J'ai rencontré Auguste pour la dernière fois en avril 1942, quand il a pris le tram allant à Colmar pour partir à Waldshut. Des bruits couraient déjà sur les répressions menées par la Gestapo envers les résistants communistes. Je lui ai dit : "Auguste, Waldshut n'est pas loin de la Suisse. Sauve ta peau, et passe la frontière". Perdu dans ses pensées, il n'a pas répondu. C'est la dernière vision que j'ai de lui.

WintzenheimLucien Brenner, (photo Guy Frank, 3 mars 2004)



Yvonne Beyer raconte


Wintzenheim Yvonne Beyer (photo Guy Frank)

Avec Paul Beyer, je participais aux activités du réseau clandestin. Je tapais sur une vieille machine à écrire les stencils ronéo qui servaient à l'impression des tracts. Pour cela, je venais dans la maison des parents Sontag, à l'angle de la rue des Trois-Épis et de l'actuelle rue Sontag. Un jour, Raymond, le frère d'Auguste, en revenant du tram, m'a dit : "Fais attention et ferme la fenêtre, on entend résonner ta machine à écrire jusqu'à la gendarmerie !".

Après les premières arrestations, Paul Beyer s'est rendu à Waldshut pour prévenir Auguste Sontag du danger, et lui conseiller de ne pas revenir en Alsace. Auguste lui a répondu :"Si je ne rentre pas, j'avoue ma culpabilité, et je mets en danger tous les camarades de mon réseau". Seule précaution, il confie à Paul des courriers et un paquet de tracts pour ne pas les porter sur lui lors d'une éventuelle arrestation.

Source : témoignage recueilli par Guy Frank le 24 mars 2003



25 mai 1942 : l'arrestation


WintzenheimEugène Boeglin (collection Yvonne Beyer)

Quand il a appris qu'il était recherché par les nazis, Auguste enseignait en Allemagne, à Waldshut près du Lac de Constance. Des douaniers allemands avec qui il déjeunait lui proposèrent de le faire passer en Suisse. Mais Auguste préféra revenir en Alsace pour continuer la lutte avec ses camarades. Et c'est l'arrestation à son domicile, 35 rue du Mal Joffre à Wintzenheim, le lundi de Pentecôte 25 mai 1942 en fin d'après-midi. Il venait de fêter en famille l'anniversaire de sa sœur Andrée, dite Suzie. Sont arrêtés vers la même époque : Émile Minéry, cordonnier de Réguisheim, Ernest Korb, mineur de Réguisheim, Eugène Boeglin de Wintzenheim, Adolphe Murbach de Sundhoffen, et René Birr de Réguisheim. Tous avaient, selon l'occupant, participé à un complot contre la sécurité de l'État. Emprisonnés pendant quelques jours à Colmar et à Strasbourg, ils furent transférés au camp de Schirmeck jusqu'en novembre, puis enfermés à la prison de Buhl (pays de Bade).

Les rafles se multiplièrent, et ce sont 33 Alsaciens qui seront déférés devant un tribunal du peuple. Leur procès eut lieu le 23 janvier 1943 à Strasbourg devant le "Volksgerichtshof". Ce tribunal populaire de sinistre mémoire avait été créé le 24 avril 1934, Hitler comptant sur lui pour anéantir les derniers noyaux de résistance en Allemagne et combattre surtout les milieux communistes (et notamment le parti d'Ernest Thaelmann). Composé de 2 juges de carrière et de 3 assesseurs honoraires non juristes nommés par le Führer, il prononçait des jugements sans appel.



23 janvier 1943 : le procès


WintzenheimL'une des six photos de dirigeants de la Résistance communiste, héros de la résistance patriotique contre les nazis, figurant en page 2 du numéro spécial "Résistance" de l'Humanité d'Alsace et de Lorraine de Janvier 1965 (collection personnelle Francis Guth)

Avec un procès présidé par le redoutable Dr Roland Freisler, qui jugera les auteurs de l'attentat contre Hitler et les condamnera à la pendaison, nos quatre résistants n'avaient aucune clémence à attendre.;

Le tribunal " Volksgerichtshof, 1. Senat" était composé de :
- Juge : Präsident des Volksgerichtshofs Dr Freisler, Vorsitzer,
- Juge : Landgerichtsdirektor Stier,
- Juge : Generalarbeitsführer Stoll,
- Juge : SA-Gruppenführer Damian,
- Juge : Obererreichsleiter Worch,
- Procureur : Erster Staatsanwalt Figge (als Vertreter des Oberreichsanwalts)
- Greffier en chef : Justizobersekretär Peltz (als Urkundsbeamter der Geschäftsstelle)

Ont comparu :
- le cheminot (Eisenbahner) René Birr, de Réguisheim, né à Réguisheim le 2 novembre 1922
- le cordonnier (Schuhmacher) Émile Minery, de Réguisheim, né à Réguisheim le 7 avril 1916
- le mineur (Bergmann) Robert Korb, de Réguisheim, né à Réguisheim le 13 janvier 1922
- l'instituteur (Lehrer) Auguste Sontag, de Wintzenheim, né à Wintzenheim le 28 septembre 1915
- l'instituteur (Lehrer) Eugène Boeglin, de Wintzenheim, né à Obermichelbach le 8 novembre 1912
- le menuisier (Schreiner) Adolphe Murbach, de Colmar, né à Sundhofen le 12 juillet 1902.

L'acte d'accusation précisait que les 6 Haut-Rhinois avaient, en temps de guerre, favorisé l'ennemi du Reich en se rendant coupables de haute trahison et en faisant de l'agitation communiste. Sontag, Boeglin et Birr étaient de plus accusés d'avoir préparé et caché des armes pour le jour où ils entreraient en lutte ouverte contre les nazis. Eux trois et Murbach ont été condamnés à la peine capitale et... à la perte définitive de leurs droits civiques. Émile Minéry a écopé de 6 ans de réclusion, Ernest Korb de 12 ans de réclusion. Les condamnés eurent une attitude très digne. C'est ainsi que le jeune Birr, qui n'avait que 20 ans, apostropha Freisler en lui disant "Nous allons mourir, et pour une noble cause, mais d'ici un an, vous allez payer vos crimes".

Les condamnés à mort furent enfermés à Stuttgart, dans la prison centrale de la Urbanstrasse. Auguste Sontag put recevoir la visite de sa famille à trois reprises. Son frère Raymond fut l'un des derniers à le voir, un mois avant son exécution.


1er juin 1943 : l'exécution


WintzenheimL'affiche du 1er juin 1943 (AMC OA IIB13, photo Guy Frank, 12 août 2004)

Le 1er juin 1943, très tôt le matin, des placards rouges annonçaient l'exécution de quatre résistants haut-rhinois : René Birr, 20 ans, de Réguisheim, Auguste Sontag, 27 ans, de Wintzenheim, Eugène Boeglin, 36 ans, d'Obermichelbach, et Adolphe Murbach, 40 ans, de Sundhoffen.

Voici des extraits du journal de Stuttgart "Die Volksstimme" du 7 juillet 1949 : "Le matin à 5 heures, les candidats à la mort furent réveillés et on leur donna à nouveau lecture de la condamnation à mort du Procureur de la République. Puis ils durent se déshabiller totalement et revêtir la chemise de la mort en papier, au col découpé. Ils furent conduits à la cour du bâtiment de justice, où les valets du bourreau, ivres, attendaient leurs victimes. Les condamnés furent brutalement couchés et attachés à l'échafaud. Le valet appuya sur un bouton, le couperet s'abaissa et l'on passa à la prochaine victime. Ce même jour, 35 personnes furent exécutées de cette façon".

Des compagnons de cellule rapportent qu'Auguste et ses trois camarades chantèrent la Marseillaise en montant à l'échafaud.

Le 29 juin de cette même année, d'autres résistants haut-rhinois furent exécutés de cette manière, à savoir Marcel Stoessel de Mulhouse-Dornach, René Kern de Morschwiller-le-Bas, Alphonse Kuntz de Mulhouse et Édouard Schwartz de Lutterbach. Durant longtemps, on ne put savoir ce qu'il advint des corps des victimes et les membres de leurs familles ne furent jamais informés. Seul Marcel Stoessel put être enterré à Dornach. Grâce au VVN (association allemande de persécution du régime nazi), le secret put être levé ; même après leur mort, on ne laisse pas de paix aux victimes. Le régime nazi transféra leurs corps à la faculté de médecine de Heidelberg, où ils servirent de sujet d'expérience, pour l'anatomie, puis ils furent enterrés dans une fosse commune au cimetière de montagne de Heidelberg.

Le 7 juillet 1968, à l'occasion d'une cérémonie de commémoration, une plaquette du souvenir fut posée sur les tombes, portant les noms des victimes. Rappelons que le nom d'Adolphe Murbach est également gravé sur la plaquette de la place des Martyrs de la Résistance à Colmar.




Le Mausolée à Heidelberg


Sources :

- Il y a 30 ans, quatre résistants haut-rhinois étaient exécutés par les nazis (L'Alsace du 1er juin 1973)

- Il y a 40 ans, le 1er juin 1943, Quatre résistants haut-rhinois sont exécutés par les nazis, Claude Keiflin (DNA du 29 mai 1983)

- Juin 1943 - Juin 1993, En hommage à nos résistants, Lucien Goetz (supplément à L'Humanité d'Alsace-Lorraine du 24 juin 1993)

- L'Alsace sous l'occupation allemande 1940-1945, Marie-Joseph Bopp (X. Mappus Éditeur, Le Puy, 1945)

- L'Alsace résistante de juin 1940 à février 1945, Léon Tinelli, Institut C.G.T. Alsace d'Histoire Sociale, 2002


Wintzenheim(photo Guy Frank)

Le 25 janvier 1975, à l'occasion du 30ème Anniversaire de la Libération de Wintzenheim,

la commune a tenu à honorer la mémoire d'Auguste Sontag. Une rue de la commune porte désormais son nom.



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