René
Furstoss (photo
Guy Frank, 8 juin 2004)
Le 16 juin 1940, René Furstoss avait essayé, avec une vingtaine de ses camarades, de rallier les troupes françaises à Belfort, mais il dut rebrousser chemin à la suite d'une attaque d'avions italiens vers Lachapelle-sous-Rougement. Il revint à Wintzenheim via Gueberschwihr et le Hohlandsbourg.
Arrivé sain et sauf à la maison, je fus reçu à bras ouverts par ma mère, mes jeunes frère et sœur et ma tante Lucie, d'autant plus que les camarades obligés de nous quitter la veille après le bombardement que nous avons subi à Lachapelle, avaient laissé entendre qu'il y avait eu des victimes. C'est à ce moment que ma mère m'apprit qu'une partie de la population, dans l'expectative d'un affrontement entre soldats français et allemands, avait trouvé refuge dans les anciennes caves à bière du Bierkeller creusées à même le coteau du Hengst. Grâce à l'insistante intervention de dernière heure du maire Tannacher, le commandant militaire français avait déplacé la ligne de défense dans la vallée de Munster. Cette décision épargna au village des combats de rue sanglants.
Je ne tardais pas à me glisser dans un lit douillet. Le lendemain matin, mardi 18 juin 1940, vers 7 heures, ma mère me réveilla et me dit : "Ils sont là !". Je sautai du lit, enfilai un pantalon, mis ma chemise et me précipitai dehors. Malheur, les voilà !
A bicyclettes, en file indienne fusil à l'épaule, bottes bourrées de grenades à manches, chapelets de munitions pour fusils-mitrailleurs en sautoirs, ils avançaient lentement, prudemment, des deux côtés de la rue principale (RD417) en direction de Munster, évitant la pente des caniveaux traîtres où coulait en permanence un filet d'eau rendant les bords visqueux et glissants pour les vélos. Malgré leurs précautions, les chutes furent nombreuses. A chaque fois les victimes lançaient un juron "Verdammte Scheisse !" (quelle merde !) et se remettaient en selle en fulminant. Ils poursuivaient leur progression tout en scrutant anxieusement les maisons et coins de rues d'où pouvait sortir une rafale mortelle. Précaution inutile, parce que les derniers éléments de notre armée française avaient quitté le village dans la nuit.
Parmi les témoins de ce défilé, de cette invasion quasi-silencieuse, des gorges se nouèrent et plus d'un essuya ses larmes d'un geste discret. Il y eut des accrochages à l'entrée de la vallée de Munster. Le village de Wihr-au-Val fut détruit par l'artillerie allemande.
Dans l'après-midi, ce fut le branle-bas : la troupe, des motards, des side-cars, des camions, des canons, furent suivis de colonnes de petits chevaux trapus et robustes portant à califourchon des coffres en osier tressé flambants neufs, remplis de ravitaillement. Face à cet étalage de matériel, face à ces ennemis dont l'équipement contrastait singulièrement avec celui de nos malheureux soldats français, nous restions bouche bée...
Était-ce là l'indigente armée hitlérienne ? La guerre des ondes me repassait dans la tête : "Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried" (Ray Ventura et ses collégiens, 1939), "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts !". Et Ferdonnet, le traître de Stuttgart répondait "Français ! Vous livrez vos poitrines, les Anglais les machines !". Réplique des Français : "Radio Stuttgart ment, Radio Stuttgart est allemande !".
Quelques motards casqués, lunettes en visière, bottés, vêtus de longs imperméables gris, stationnaient près du terminus de tramway électrique qui reliait Wintzenheim à Colmar. L'un d'entre eux dévorait à pleines dents un rond entier de saucisse de viande, 500 grammes au moins, sans pain ; les autres fumaient des cigarettes blondes qui sentaient le tabac d'Orient. Nous les observions sans dire un mot. Nos regards étaient surtout orientés vers le goinfre. Gusti (Auguste Gully) nous dit en douce : "Wann em nùmma dia Wùrscht Ofracht im Hàls gatt stacka bliwa" (si seulement cette saucisse pouvait lui rester coincée dans la gorge !). Le teuton avait un regard globuleux, le bruit de sa mâchoire et de sa déglutition était désagréable. Le bougre devait avoir une faim de loup. Vu sa corpulence, je présume qu'une deuxième saucisse ne lui aurait pas fait peur !
Faisant semblant d'être repu, il esquissa un léger sourire à notre intention. Il nous fit signe d'approcher, imaginant sans doute qu'on allait le remercier, lui et la Wehrmacht, de nous avoir libérés du colonialisme français ! Il nous fit l'éloge de notre charcuterie : la leur était bonne aussi, mais devenue denrée rare. En Allemagne, tout était rationné. Il devinait notre stupéfaction devant son équipement et sa grosse cylindrée. "Das haben wir dem Führer zu verdanken" (nous devons ceci à notre Führer). Et il ajouta : "Dans quelques jours, la France sera vaincue, et l'Angleterre connaîtra le même sort. La guerre sera terminée dans quelques semaines". Sur ce, il enfourcha sa puissante moto et s'en alla, avec ses camarades, en direction de Munster. Avec les relents de leurs cigarettes, ils nous laissaient un sentiment de tristesse. Nous venions de prendre conscience de la véritable ampleur du drame qui se jouait. Pauvre France ! Pauvres de nous !
Les jours se suivirent, mais ne se ressemblaient pas... Des éléments de l'armée française, battant en retraite dans la vallée de Munster et dans la montée du col de la Schlucht, infligeaient de lourdes pertes à l'ennemi. Celui-ci achemina des renforts à travers Wintzenheim, et les Français capitulèrent sous le nombre.
On ira pendre notre linge sur la ligne SiegfriedUn p'tit Tommy chantait cet air plein d'entrain Refrain : Tout le monde à son boulot en met un bon coup Refrain |
The washing on the Siegfried lineMother dear I'm writing you from somewhere in France Refrain : Ev'ry body's mucking in and doing their job Refrain |
Copyright SHW 2024 - Webmaster Guy Frank